vendredi 16 octobre 2009

(N') allez (pas forcément) voir "L'âge d'or hollandais" à la Pinacothèque de Paris.

Mercredi, j'ai de nouveau débauché ma copine Sémiramis pour qu'elle quitte son bureau entre midi et deux et qu'elle vienne voir l'exposition de la Pinacothèque de Paris, consacrée à la peinture de l'"âge d'or" hollandais, au XVIIe siècle. Du Rembrandt, du Vermeer, voilà qui semblait prometteur.

N'y allez pas, si :

- le mot de "tolérance", répété à tort et à travers, vous donne envie de sortir votre batte de base-ball.

- vous vous attendez à voir du grand tableau de maître. L'exposition annonce fièrement son ambition de replacer Rembrandt et Vermeer dans le contexte de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, en montrant aussi bien leur influence que leur place à part. Malheureusement, des Vermeer et des Rembrandt, il y en a autant que mes doigts de pieds (une dizaine, donc, en gros), et même pas des majeurs. Pas des croûtes non plus, bien sûr, mais tout de même. Frustrant.

- si vous êtes un tant soit peu amateur de géographie historique, et que ça vous tape sur les nerfs qu'on parle de "Hollande" en lieu et place des Provinces-Unies. Rogntudju. Oui oui, c'est de l'élitisme, tout à fait.

- si vous êtes un tant soit peu historien et que ça vous gonfle, les lieux communs sur la "liberté en Hollande, vu que les gens étaient hyper tolérants", alors qu'ailleurs l'Inquisition brûlait des milliards de gens, c'est bien connu.

- si la peinture animalière, c'est moyen votre truc. Et que les tableaux de Paulus Potter, dont le sujet de prédilection est la gent bovine, vous laissent relativement froid - entre nous soit dit, je n'ai jamais compris comment diable on pouvait s'intéresser aux vaches (sauf sur Farmville, mais c'est une autre histoire).

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Paulus Potter, Le jeune taureau - un effet boeuf, hahaha.
Notez, c'est son plus connu et il n'y est même pas.

- si vous n'aimez pas les expositions au tarif prohibitif limitant l'entrée aux rombières sans-gêne, friquées et emperlouzées, dont l'unique but dans la vie semble être de vous filer des coups de coude en râlant parce que vous bouchez prétendûment la vue sur un objet, et de se coller devant un tableau jusqu'à ce que, lassé d'attendre son départ, vous passiez dans la salle d'à côté.

Allez-y tout de même si

- vous avez dix euros à perdre (mais dix euros pour une expo, ça va pas la tête non plus ?)

- si vous voulez une petite cure de peinture lumineuse, ou si vous êtes historien et que l'histoire du paysage, ça vous branche. Effectivement, les maîtres hollandais du XVIIe siècle, c'est pas Poussin non plus. N'empêche qu'il y a un portrait de David (ou de Salomon... enfin un type biblique) frappé d'une lumière dorée à se rouler par terre. Des paysages de campagne enneigée à vous couper le souffle, des moulins baignés d'or. Tout ça vaut largement le détour - la salle consacrée à la représentation picturale de la ville est moins bluffante, à mon sens.

- si vous aimez les portraits de riches types du XVIIe siècle. Quelques très beaux spécimen, avec manchettes de dentelle. Je crois que ce que je préfère dans le XVIIe siècle, finalement, ce sont les manchettes de dentelle, douces, nobles et mystérieuses.

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Vermeer, La lettre d'amour.
Bon, des Vermeer, y'en a deux en tout, mais celui-là est bien quand même.

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Franz Hals, Portrait de Pieter Van den Broecke.
Ces dentelles, Seigneur...

Cette critique étant très pondérée, dans le plus pur style social-démocratie, je m'arrête là et conclus sur le mode "débrouillez-vous" en vous disant de vous décider tout seuls comme des grands.

mercredi 7 octobre 2009

Le XVIIe siècle en film. 4. L'Homme au masque de fer (Randall Wallace, 1998).


En fait, les gens, vous aimez que je raconte des vacheries. Moi aussi, mais comme je le disais lundi, je l'assume très mal (comme Loth d'Orcanie dans Kaamelott : "mais sire, vous n'êtes pas avide de pouvoir ? - Si, mais je l'assume très mal".). Ce qui ne m'empêche pas de le faire avec plaisir.

Notre sujet d'étude sera donc, à la demande générale : L'homme au masque de fer, sorti sur les écrans de France et de Navarre en 1998. L'histoire, très librement inspirée de Dumas et de l'histoire de France vue par un américain pas très cultivé, se résume en deux coups de cuillères à pot : Louis XIV, jeune roi de France, est très très méchant. Dark Vador D'Artagnan, qui est son père (on l'apprend à la fin mais on a compris en deux minutes, n'allez pas dire que je casse le suspinse), rassemble ses copains Athos, Porthos et Aramis, pour monter un complot et substituer au méchant roi son gentil petit frère jumeau, Philippe, enfermé dans une prison très, très glauque (il ne voit même pas la lune en entier, et les rats lui boulottent son quatre heures, c'est dire s'il n'a pas de bol) par son très, très méchant frère. Au début, les mousquetaires sont moyennement d'accord, puis ils acceptent parce qu'ils en ont marre que Louis XIV soit un gros salaud.

Au milieu, le méchant roi saute deux ou trois demoiselles de la cour, dont Judith Godrèche, et fait tourner en bourrique sa maman, Anne d'Autriche - c'est Anne Parillaud, qui a de beaux yeux bleus et pas une ride, et donc incarne assez mal une reine de France âgée de plus de soixante ans. Mais à la fin, ça se termine bien puisqu'après une bataille finale (pif ! pif ! boum ! boum ! tchaf, tchaf !), le méchant roi est remplacé par son gentil frère, et la France est sauvée, brave gens.

L'histoire vu par Randall Wallace, c'est rigolo, ça permet deux-trois scènes de porno soft (on ne mesure pas assez le potentiel érotique du jupon à cerceau, du sein comprimé dans un corps de jupe, et du lit à baldaquin), on peut raconter n'importe quoi parce que c'était il y a longtemps, et puis on peut jouer à rendre moche des acteurs canons, en leur graissant les cheveux et en leur collant une barbiche clairsemée. Sur l'affiche, ça donne ça - et ça fait très peur :

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On note aussi l'usage abusif du costume à trous et du chapeau fatigué, genre
"héros malmené par la vie".



On reconnaît donc les trognes d'excellents acteurs dont on se demande bien ce qui leur a pris d'accepter un tel rôle : John Malkovich en Athos, Gabriel Byrne en d'Artagnan, Jeremy Irons en Aramis, et notre Gégé national en Porthos. Plutôt pas idiot, comme casting, quand on y réfléchit.

Il y a aussi Léo. Ah, Léo, qui vient alors d'accéder au rang de star avec l'innénarrable Titanic. Léo, excellent acteur quand il est bien dirigé. Léo qui, du reste, se tire plutôt honorablement du double rôle qu'on lui a attribué (Louis XIV et son frère jumeau). On salue du reste la performance. Yantôt pervers sadique et despotique, tantôt gentil couillon faisant son apprentissage de la vie, il parvient à incarner pas trop mal les deux personnages, et évite le ridicule complet, alors qu'on lui a manifestement dit : "quand tu fais le méchant roi, tu fronces les sourcils et tu pinces la bouche, quand tu fais le gentil couillon, tu ouvres grand les yeux et tu prends l'air ahuri de la baleine qui a trouvé un pinceau à blush".


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Là, par exemple, il prend l'air couillon puisqu'il est en mode "gentil".



Il y a encore quelques bons éléments, malheureusement gâchés par une caméra agitée : le choix de Vaux-le-Vicomte et du Vieux Mans comme lieux de tournage - tout le monde n'est pas Sofia Coppola pour se payer Versailles, bande de snobs, en plus, au moment où se déroule l'intrigue, Versailles n'existe pas encore.


Une fois qu'on a fait le tour des points positifs, on reste quand même assez consterné par le film. Passons sur les libertés prises avec l'histoire. D'habitude, je suis plutôt bon public et je ne râle pas trop devant les aberrations historiques. On pardonnera aussi à Randall Wallace de ne pas avoir lu le bouquin définitif de Jean-Christian Petitfils, résolvant la question du masque de fer, paru en 2003, mais plus difficilement de faire par exemple disparaître Philippe, duc d'Orléans, petit frère de Louis XIV. Tout bêtement. Hop là, à la trappe. Plus difficilement aussi, de faire coucher Anne d'Autriche avec d'Artagnan, parce que déjà, l'infante d'Espagne et reine de France ne se serait jamais abaissée à se laisser toucher par un inférieur, ensuite parce que même chez Dumas, Anne d'Autriche, c'est justement l'antithèse de la femme faible et gouvernée par ses sens. Anne d'Autriche, c'est la dignité même. La voir, dans ce film, chouiner, pleurnicher, glapir, c'est un vrai crève-coeur.


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Elle pète quand même bien le feu pour une sexagénaire.
On note encore quelques éléments érotico-historico-kitsch : le cuir noir et la rose rouge, wahou.



Tout aussi terrible est le ratage complet des rôles de nos vieux mousquetaires : Dipardiou-Porthos sur le mode 'pipi-caca-valseuses à l'air" (hahaha), Aramis en crypto-jésuite un peu perfide mais pas trop (hohoho), Athos en vieux schnock rabâcheur et rabat-joie... Pffff...


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Et là, ils se déguisent. Scène bouffonne. Qu'est-ce qu'on se marre.



On soulignera également l'extrême laideur des costumes, et leur côté extrêmement toc. On se désole devant la coiffure ridicule de Léo, sans perruque à boucles (dommage, c'eût été marrant) mais coiffé comme une jeune fille de pensionnat, les cheveux lissés aux plaques en céramiques et sagement peignés.

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On s'affligera enfin de la conclusion : le méchant va en prison et le gentil monte sur le trône, et "il apporta pain, paix et prospérité à son peuple". Pan dans les dents. Avec un roi de scénario pareil, on se demande comment ça se fait que la révolution ne soit arrivée qu'au siècle suivant.


Vous l'aurez compris, on a du mal à tirer quoi que ce soit de ce film : l'histoire est seulement prétexte à raconter n'importe quoi, sur le mode du "on s'en fout, c'était au temps des rois, ça passera toujours".
"Au temps des rois". Vous trouvez ça dans les mauvaises copies de lycées. Le "temps des rois", c'était avant, quand le monde allait mal et que les joies de la République n'avaient pas été inventées. Le temps des rois, c'est un vaste gloubiboulga de sang, de sexe, de bûchers et de meurtres dont sont responsables les monarques et l'Inquisition, qui étaient des gens très très méchants, avides de pouvoir - et le pouvoir était corrupteur, avant, tout le monde sait ça. La preuve, c'est que Louis XIV était un monarque "absolu", hein ? La preuve, il pousse une malheureuse jeune fille au suicide et il fait enfermer en prison son gentil frère jumeau qu'avait rien demandé à personne. Quand on vous dit que les rois étaient très, très méchants. C'est limite s'ils ne devaient pas faire égorger cinq types par jour pour agrémenter leur petit-déjeuner.

Au-delà du côté légèrement ridicule de ce film, ce qui me fait sortir de mes gonds, c'est le tableau affreusement crétin, naïf et manichéen qui est fait du XVIIe siècle. Sous prétexte que "c'était il y a longtemps", on raconte les pires âneries en faisant semblant d'ignorer que l'histoire, c'est quand même des gens derrière, pas une abstraction.



Groumph.


samedi 5 septembre 2009

Quand le passé nous rattrape.

Nous sommes modernes et avides de nouvelles technologies. Nous avons balancé nos vieux walkmans, compagnons de voyages en voiture avec papamaman pour aller voir - ô ténèbres de l'ennui - tante Marie-Bénédicte à Saint Bouzieux le Haut. Nous avons un lecteur MP3 grâce auquel nous nous bouchons discrètement les oreilles pour éviter de nous farcir à chaque station de métro Un amour de Saint Jean interprété de façon approximative par tous les types qui font la manche dans la caverne de la RATP.

Pourtant, le passé frappe à nos portes. Au moment le plus inattendu.

C'est-à-dire, quand le curé qui recevra nos consentements énamourés et plein de désirs d'avenir (Ségo sors de ce corps) nous déclare, à Chéri et à moi, que "la musique d'entrée et de sortie de la cérémonie, il faudra l'apporter sur une cassette, avec une petite étiquette dessus".

Oh. Chéri et moi échangeons un regard affolé. À la sortie du presbytère, une question s'échappe de nos lèvres : "on a ça, nous ? - non, hein ?".

Si nous persistons à vouloir passer de la jolie musique (du Rameau et du Mozart) et faire de cet instant le moment le plus hype de notre vie, nous devons trouver

- un lecteur de CD (pas l'ordinateur et sa collection de MP3 honteusement téléchargés, copiés, piratés).

- des cassettes audio (alors que ça doit faire bien sept ou huit ans que personne n'en a vu l'ombre de la queue d'une)

- un appareil qui lise CD et cassettes audio, et qui marche. Le plus dur.

Je déclare à Chéri, avec toute la mauvaise foi qui m'est coutumière, que c'est de sa faute, qu'il m'a obligée à jeter mon vieux lecteur qui, j'en suis sûre, avec deux ou trois coups de latte, se serait remis à marcher.


Devant son air dubitatif, je me résouds à envoyer un courriel aux amis, en leur demandant s'ils sont en possession d'une telle bestiole, moyennant offrande de chocolats. Les réponses fusent :

- J'en ai un, mais je ne sais pas s'il marche.

- J'en avais un, mais je l'ai jeté

- J'en ai un, mais la platine CD est récalcitrante.

- J'en ai un, chez ma grand-mère.

- J'en ai pas, mais c'est rigolo comme idée vintage.

- J'en ai pas, mais je veux bien le chocolat.

- Et pourquoi vous vous payez pas Les Musiciens du Louvre de Marc Minkowski ?

Le tout jusqu'à ce qu'une âme charitable signale qu'elle détient un truc de la sorte chez elle, et que ça marche, sans garantie, mais on peut toujours essayer. On essaiera.

Reste à trouver des cassettes.

Des cassettes. Seigneur.

Je me dirige droit vers la Fnac de la rue de Rennes, persuadée d'essuyer les quolibets des vendeurs. Au demeurant, je suis blindée depuis la fois où, l'an passé, j'ai porté le magnétoscope de papamaman chez le réparateur ("mais ma brave dame, vous connaissez le lecteur DVD ? - oui mais ma collection de films des années 40, elle est sur cassettes vidéo enregistrées au Cinéma de minuit, pauvre type").

Je vous passe les remarques, les allers-retours d'un vendeur à l'autre. Je vous passe même l'expression de celui qui ne savait pas ce qu'était une cassette. C'était un petit stagiaire d'environ 17 ans. À ce moment que je me suis sentie très, très vieille et très, très lasse.

La comédie a duré jusqu'à ce que le chef de l'étage multimédia se résolve à aller faire de la spéléologie dans le magasin et revienne, triomphalement, avec un petit paquet à la main.

Des cassettes. Avec leur petite bande qu'on pouvait enrouler et dérouler au doigt, et qui, lorsqu'elle se défaisait, pouvait être l'origine d'un drame. Avec leur petit air désuet. J'entendais déjà les petits défauts de la bande-son, le "clac" qu'on entendait lorsqu'on avait lancé l'enregistrement d'une chanson qu'on aimait bien et qui passait à la radio, pratiquant le piratage alors qu'on ne savait même pas que cela existait et qu'Hadopi n'avait pas encore été inventée pour tous nous liberticider.

Toute mon adolescence ingrate m'est revenue à la figure. Les cassettes, c'est la découverte de Dire Straits et de Bruce Springsteen, de La Fabrique de l'Histoire sur France Culture, et des enregistrements du Masque et la Plume que je ne pouvais rater sous aucun prétexte. Le walkman écouté dans le noir à des heures indues, où l'on essayait d'appuyer les boutons le plus discrètement possible afin que le clicclac de l'enclanchement ne réveillât point la vigilance parentale. Des cassettes précieusement engrangées dans le tiroir de la table de nuit de ma chambre d'enfant, où elles doivent encore m'attendre sans le moindre espoir de servir encore, puisque ce vieux walkman, lui, a disparu.

Sur le chemin de la maison, j'ai eu treize ans. À l'arrivée, j'ai pris un goûter, de la grenadine et des biscuits en dinosaures au chocolat.

(En passant : merci à tous ceux qui ont répondu, favorablement ou non d'ailleurs, à ma requête via courriel. J'ai eu des tas de propositions gentilles pour des prêts de chaînes ou de lecteurs divers et variés, en plus des bonnes tranches de rigolades à lire certaines réponses. Vous êtes chous, je danse la vie, je chante la vie, je ne suis qu'amour).

mercredi 2 septembre 2009

Le XVIIe siècle en film. 3. Tous les matins du monde d'Alain Corneau, 1991.


"Tous les matins du monde sont sans retour". La couleur - noir janséniste - est annoncée dès le titre. Monsieur de Sainte-Colombe a perdu son épouse, lui laissant deux filles, Madeleine et Toinette. La famille vit dans un manoir froid et austère, retirée à la campagne, loin des fastes de la Cour. Monsieur de Sainte-Colombe sent du reste un peu le soufre : proche de Port-Royal, il est un opposant à la fois politique et religieux. Compositeur prolifique pour viole de gambe, il noie son chagrin de veuf dans la musique, se rapprochant ainsi de sa défunte femme.

Arrive le jeune Marin Marais, musicien ambitieux, qui veut apprendre l'essence de la musique auprès du maître. Fringant jeune homme, il en profite pour séduire la fille aînée, Madeleine, puis l'abandonne lorsque sa carrière le rapproche de la Cour

Admirable réussite que ce film (le livre de Pascal Quignard, qui a participé au scénario, est fort bien également, notez). Bien que l'élément principal en soit la musique, la première chose qui frappe, c'est le silence et les prestations muettes des acteurs : rigueur réfrigérante et deuil chez Monsieur de Sainte-Colombe interprété par Jean-Pierre Marielle, candeur et fragilité d'Anne Brochet (Madeleine), ambition et sensibilité de Marin Marais (le regretté Guillaume Depardieu). La bonne idée, c'est aussi de laisser parler la musique (Corneau est grand amateur de musique baroque et cela se voit), et de rentre hommage, par un splendide travail sur l'image, à la peinture en clair-obscur du XVIIe siècle. Les couleurs saturées et la profondeur de champ rappelle par exemple l’esthétique des vanités.

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J'ai d'ailleurs toujours été persuadée que le XVIIe siècle, même celui de la Cour, était silencieux. Les gens ne se racontaient pas. Ni par écrit, ni dans leurs conversations. Pour avoir lu, à des fins de thèse, deux dizaines de milliers de lettres du temps de Louis XIII, je peux vous le confirmer. Ce siècle n'est pas celui de l'émotion ni du sentiment : cela viendra plus tard, au temps des Lumières et du bon Jean-Jacques. La discipline du corps et de l'esprit interdisait alors l'épanchement, considéré comme de la sensiblerie. Certes, même le roi pouvait pleurer en public. Mais la psychologie de la parole libératrice n'avait pas encore été inventée. Alors, on se taisait. On se réfugiait dans le silence du couvent, d'un manoir solitaire, des abîmes de la méditation.

Les jansénistes, l'office des Ténèbres du jeudi, la musique salvatrice et le souvenir. "Douze ans ont passé et les draps de notre lit ne sont pas encore froids". Peut-on faire plus belle déclaration d'amour ?

Le film s'ouvre sur le visage de Marin Marais âgé, qui se rappelle peut-être, devinerons-nous, ses années d'apprentissage et d'amourette, mais aussi le remord d'avoir poussé au suicide la jeune fille qui l'aimait. Le visage de Marais est poudré, fardé, emperruqué. Un masque qui cache tout, qui interdit de savoir ce qu'il y a dans la tête et dans le coeur. Marais se tait. Plongé dans sa méditation, il essaie d'échapper au bruit de ses élèves musiciens qui l'entourent. Il ne dira rien des regrets et de la culpabilité qui le ronge. "Marin Marais fait sa leçon !". The show must go on, pourrait-on ajouter.

Le film repose ainsi sur deux prestations superbes, celles de Jean-Pierre Marielle et d'Anne Brochet. Le père qui cache sa douleur d'être veuf, et qui ne saura pas empêcher sa fille de se laisser mourir. La fille séduite et délaissée, aux yeux bleus démesurément agrandis par la souffrance amoureuse qui la ronge. Il n'y a pas de "travail de deuil" de l'amour ou de la mort au XVIIe siècle. L'on souffre en silence et l'on continue de vivre - ou pas. Les blessures et les obsessions ne sont jamais dites.

La vie de Sainte-Colombe est aussi celle d'un refus absolu du monde, de ses corruptions, de ses compromis. Le veuf a définitivement renoncé à la Cour et à ses pompes. Vêtu de noir, à l'ancienne, vivant à la campagne loin de la société élégante, il s'oppose à l'ambitieux Marais, qui veut devenir musicien non pour lui mais pour le public, non pour l'art mais pour la gloire. Marais est vêtu selon la nouvelle mode, il portera plus tard l'habit de cour, rubans et perruque bouclée à la clef.

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Marais préfère les salons de Versailles, lieu d'agitation et de vie, à la solitude d'une mare et de la cabane où Sainte-Colombe trouve la sérénité et l'insipration musicale qui lui permet de retrouver sa femme. Marais est du côté de la vie, de l'action, tandis que Sainte-Colombe est tourné vers la mort qui fait intimement partie de la vie - thème par excellence de l'époque baroque. Ce n'est que dans sa vieillesse que Marais souhaitera lui aussi échapper à la Cour mais il est trop tard, il est condamné à se taire et à mener la dure vie de courtisan.

(Qualité médiocre, qui devrait vous inciter à acheter le DVD, et toc).

L'un des noeuds de la compréhension du XVIIe siècle réside là, à mon humble avis. Dès les années 1620 par exemple, La Mothe Le Vayer évoque la nécessité pour l'homme d'échapper à « l'air contagieux qu'on respire dans la conversation des hommes de ce siècle ». Une tradition éthique et politique avait précédemment mis en valeur la participation active à la vie publique, dans laquelle la prise de responsabilités publiques pouvait être la forme la plus complète de la moralité. Cependant, les moralistes reviennent sur cette idée : la pensée du XVIIe siècle voit en effet l'émergence d'une attitude de méfiance quant à la possibilité d'une valeur morale de l'expérience du siècle. Cela débouche sur une série d'affirmations et de lieux communs, qui justifient le désengagement politique et social. Les prises de positions jansénistes recoupent cette pensée. L'idéal dévot et politique des personnages appartient résolument au passé, tandis que leur austérité et son aspiration à la fuite du monde sont résolument des éléments de nouveauté qui caractérisent le XVIIe siècle.

Cette scène, où Sainte-Colombe assiste, impuissant, à l'agonie de sa fille (mais refuse de lui jouer l'air anciennement composé par son amant), et où Marais refuse dans un premier temps d'aller voir Madeleine mourante, souligne de façon magistrale l'opposition entre les lieux de la cour et du manoir où vit le gentilhomme janséniste.

Marais adulte, alors interprété par Depardieu père, nous montre un visage d'abord décidé, plein de l'autorité de l'homme qui a réussi et se fait respecter... pour se transformer en masque de remords trop tardifs. Pourtant, il continue de diriger l'orchestre royal. Tous les matins du monde sont sans retour, il est trop tard pour sauver Madeleine. Immense conflit intérieur entre les sirènes du pouvoir et le désir de solitude salvatrice. Mais toutes les grandes douleurs sont muettes et le combat est perdu d'avance. La musique seule apportera une consolation en faisant taire le bruit et la fureur des hommes pour élever leur âme. Marais retrouvera la sérénité en jouant l'air qu'il avait composé pour son premier amour pour en honorer la mémoire.

samedi 29 août 2009

Un village Français, un vrai ?





Mardi dernier je suis arrivée chez papamaman avant de convoler en justes noces, ma mère était en train de regarder la télé, et plus précisément Un village français, la dernière production estampillée série-culture-pour-les-nuls de la télévision française. Le concept, pour ceux qui n'ont pas Télérama (alors que moi, si) : décrire la vie d'un petit village bien d'chez nous dans la cambrousse (vallons boisés, petit ruisseau, chemins de traverse et sangliers) pendant l'Occupation, cette période fascinante que Desproges appelait "l'amitié franco-allemande".

Alors il y a les très, très gentils résistants qui font ça pour l'amour de la patrie. Ceux-là sont jeunes (ou très vieux et barbus), communistes donc rejetés de leur papa (futur collabo-salaud), sont souvent des femmes. Mais - feinte du scénario - il y a aussi les résistants moyens gentils, ceux qui piquent les poules de ma mère Michu, et la mère Michu, elle est pas contente, alors elle va les dénoncer aux Allemands, mais après tout, ils l'avaient peut-être mérité (enfin j'en sais rien, j'ai pas tout regardé non plus). Ceux-là sont en général des résistants qui font ça pour l'amour de la Patrie, comme les autres, sauf qu'ils ne sont pas communistes.

Il y a les méchants collabos, dénonceurs de juifs. La grande majorité du village. Rien à signaler, je vous rappelle que c'est les heures les plus sombres de notre histoire.

Il y a les Justes, surtout des femmes, qui font passer des Juifs en zone libre. En général, ils finissent rarement l'épisode, tombant aux mains des méchants chleuh (cf. infra), dénoncés par les méchants collabos (cf. supra).

Il y a les méchants chleuh, blonds, maigres, en général borgnes (les plus méchants), sadiques patentés, qui passent l'essentiel de leurs journées à torturer du monde. Encore une fois, je n'ai pas regardé tous les épisodes, mais à mon avis, dans le tas, il y a sûrement un gentil chleuh dont va tomber l'une des filles qui s'occupe de faire passer des Juifs en zone libre, et même que ça va faire du dilemme cornélien.

Les autres sont "à l'heure du choix" en se demandant s'il est opportun de virer ou non la domestique juive en l'accusant d'avoir piqué les tickets de pain.

Pour tout vous dire, ces fictions sur la Seconde Guerre mondiale, ça me sort par les yeux. Je n'en peux plus de ces reconstitutions à coup de cheveux crantés et de chapeaux en feutre, de bretelles et d'étoiles jaunes. Je n'en peux plus d'entendre répéter que "tout n'est pas blanc, tout n'est pas noir, mais quand même les Français ont globalement tous été des gros salauds".

Je n'en peux plus de ces putassières scènes de torture, lors desquelles les réalisateurs d'aujourd'hui en rajoutent dans le gore en prenant soin de tout filmer. Plus c'est horrible, mieux c'est : si c'est une femme jeune et jolie, c'est encore mieux. On la verra se faire aisément arracher les ongles, être brûlée au visage par un cigare nazi ou se faire lacérer à coup de verre cassé.

Je n'en peux plus de ce manichéisme mal dissimulé sous l'apparente volonté de montrer des "personnages à la conscience torturée".

Je n'en peux plus de cette manière larmoyante et crétine d'évoquer la Shoah, de présenter les Juifs comme des moutons allant à l'abattoir.

Bref, j'ai tenu une demi-heure (faut pas mourir idiot) devant cette débilité télévisuelle et je suis montée pour relire les vieux Pilote de mon père.

jeudi 20 août 2009

L'expérience de la mélancolie - Lérins, 2.


Nous étions aux abords de tour fortifiée destinée à servir de refuge aux moines.

Il y a quelque chose d'assez drôle dans cette tour, organisée comme n'importe quel monastère, avec cloître, salle capitulaire, scriptorium, réfectoire, église abbatiale, dortoirs... mais sur la hauteur. Des chapiteaux décorés, des colonnes, des voûtes gothiques, tout l'attirail du monastère qui se respecte. Sauf qu'on est entre des murs énormes, destinés à résister aux boulets de canon.

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Les colonnes de la salle capitulaire, vues du cloître.

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Entre ces murs énormes, il fait frais, calme. Il est assez drôle d'imaginer les moines au premier étage en plein chapitre, les soldats sur la terrasse en haut en train de surveiller la mer... deux types d'hommes qui devaient plus ou moins bien cohabiter.

Si le monastère a plutôt bien résisté aux Sarrasins et un peu moins bien aux soudards préposés à sa défense au XVIIe siècle, la Révolution a presque réussi à avoir raison de lui. Acheté par un type qui fit de la bibliothèque une carrière de pierres, revendu à une actrice qui en fit sa demeure de villégiature, le monastère est couvert de plaies pansées par Prosper Mérimée à la moulinette néo-gothique duquel il fut passé.

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Ce qui reste de la bibliothèque... une énorme plaie dans le ventre de la tour.

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Par exemple, Mérimée a eu une idée, il a rajouté un faux clocher, parce qu'il trouvait que ça faisait plus tour que monastère, sans ça.
Personne ne lui a dit que justement, si ça se trouve, c'était fait exprès.

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Les baies de l'église abbatiale.



Et quand ou vous dit qu'on pouvait surveiller de loin le perfide Sarrasin ou l'infâme Espagnol...
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Et voir la mer - ou tirer sur l'assaillant ?




Puis l'île a été rendue aux moines, à leurs vignes et à leurs oliviers. Aux serpents et aux faisans.
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La "nouvelle" église abbatiale (années 1930).


Il ne me reste qu'à vous souhaiter de pouvoir vous y rendre, d'assister à l'office des moines, de vous imaginer en abbé constructeur du XIe siècle, en Sarrasin conquérant, en soldat du roi Louis XIII... Je vous laisse aussi deviner quel personnage je me suis choisi.


mercredi 19 août 2009

L'expérience de la mélancolie - Lérins, 1.

Les îles de Lérins, en face de Cannes, sont de vieilles amies d'enfance. Il se trouve que nous avons des cousins qui vivent dans l'aimable cité festivalière et que, quand nous allons les voir, et ce depuis toujours, il est de coutume d'aller faire une excursion sur les îles de Lérins, Sainte Marguerite et Saint Honorat.

J'ai toujours eu une préférence pour Saint Honorat, terre des moines depuis l'antiquité, plutôt que pour Sainte Marguerite, plus grande et plus amène mais envahie de touristes gras et suintants.

Lorsque saint Honorat, au IVe siècle, s'est installé sur l'île, on comprend qu'il était tout sauf un imbécile - même s'il paraît que le coin était au départ infesté de serpents.

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Sur l'île, les moines sont seuls - avec quelques touristes et quelques personnes qui font des retraites. Tout séjour de plus d'une journée y est interdit. Le silence est la règle que les cigales sont les seules à ne pas respecter. Pour peu que l'on erre sur les sentiers qui font le tour de l'île, on sait alors ce qu'est l'essence du monachisme : le retrait du monde et la contemplation de la création.


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L'île est jalonnée de sept chapelles dont cinq sont encore debout et ne sont pas englouties par les oliviers qui poussent sauvagement. Réparties sur le pourtour de l'île, elles impriment la marque du sacré. Elles servent encore de lieu de retraite pour les moines désireux de se faire ermites quelques temps, mais sont aussi des lieux de processions et de pélerinage au cours de l'année liturgique.

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Ce lieu de prière n'a pourtant pas eu de chance : convoité par les Sarrasins au Moyen-âge, puis par les Espagnols pendant la guerre de Trente ans, il a aussi connu la destruction et la mort. Aussi les moines construisirent un monastère fortifié sur la presqu'-île tournée vers le large. Tour imposante, presque incongrue. Refuge des moines en cas d'attaque, mais aussi tour de garnison pour les soldats du XVIIe siècle.

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Cette tour est à la fois superbe et déplacée. Énorme, margnifique, trop grosse pour ce petit sanctuaire, et pourtant nécessaire à sa survie lorsqu'un navire de guerre s'approchait.


Demain, nous entrerons dedans...