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vendredi 6 août 2010

Lectures et notes sur icelles.

- Amis de la BnF (et spéciale dédicace à la Souris des Archives qui y passe ses journées en ce moment), voici LE polar fait pour vous : La Tour des Temps, de Thierry Grillet. Vient de sortir et a l'heur et l'avantage de se dérouler dans les couloirs de la Grande Bibliothèque François Mitterrand - si, vous savez, cette bibliothèque qui ressemble à une plateforme pétrolière au Kazakhstan... L'intrigue en soi n'est pas foncièrement trépidante même si la recette est efficace (des fantômes, des meurtres, un livre de divination du XVe siècle qui disparaît) mais les descriptions des rondes de nuits des vigiles dans les salles de lecture sont vraiment bien fichues. On y parle même des Globes de Coronelli, c'est dire !
Dommage seulement que l'auteur se fiche un peu du monde en n'explicitant pas à la fin un certain nombre d'éléments, mais bon...


- Amis du bon polar américain, le dernier Preston & Child est sorti ! Valse Macabre, de son petit nom. Il est bien évidemment excellent, comme tous les autres, que je vous recommande chaudement si vous vous ennuyez.
Autre excellent polar, Les Visages, de Jesse Kellerman. Une histoire de dessinateur génial disparu en laissant derrière lui une oeuvre dans laquelle on reconnaît les portraits d'enfants assassinés quarante ans plus tôt... le galeriste qui découvre l'oeuvre enquête et c'est, ma foi, plutôt réussi.

Apparté sur les polars. J'en lis beaucoup, et, chose qui paraît souvent étrange à mes interlocuteurs, j'en relis beaucoup également. Inconvénient : à force, on finit par s'agacer de certaines tentations des auteurs, auxquelles ces derniers cèdent un peu trop souvent, surtout ces derniers temps. Parmi lesquelles :
- le recours au flash-back, solution de facilité destinée à faire croire que tout ça est une affaire profondément enfouie, terrifiante, les racines du mal, tout ça. Les deux romans cités ci-dessus (ainsi que beaucoup d'autres dernièrement lus, en particuliers ceux de la suédoise Camilla Läckberg) s'en servent abondamment et paresseusement. À la longue, c'est irritant parce qu'on se dit que c'est pour les auteurs un moyen facile de contourner la difficulté qu'il peut y avoir à relater la découverte de certains éléments du passé qui jouent dans l'affaire à résoudre. En gros, c'est au lecteur de se démerder pour comprendre comment tout ça est lié et comment l'enquêteur fait le lien. Moi je dis, c'est juste de la flemme d'écrivain.
- la tendance à tout ramener à un passé en général sordide, avec inceste, pédophilie, homosexualité ou Shoah - si vous avez réuni les quatre, vous gagnez une boîte de Smarties. Le plus triste étant que manifestement, l'auteur est super fier d'avoir trouvé le truc, alors qu'il n'est qu'un de plus dans la longue lignée. Encore que Thierry Grillet, lui, fasse l'effort de se rattacher certes à la Shoah, mais à un épisode assez peu connu, à savoir l'existence du camp de prisonniers juifs tout proche de la gare d'Austerlitz, destiné au triage des objets issus du pillage des biens des juifs. J'imagine que tout ça est destiné à rajouter une dose de tragique, mais l'effet de mode est légèrement crispant à la longue.

Fin de l'apparté. Notez seulement que Preston & Child ne tombent pas dans ces pièges, ce qui prouve la supériorité de leurs thrillers, quand même.


- Loin de la foule déchaînée, de Thomas Hardy. Objectivement, je me suis un peu ennuyée. Moins que dans Jude l'Obscur où là, j'avais surtout envie de balancer des claques à cette grosse pouffe de Sue et à Jude-la-lavasse ("oh marions-nous ! - oh non ! - oh si ! - je vais en épouser un autre - ok - ah mais finalement je le quitte - oh marions-nous ma chérie ! - bon mais à la mairie seulement - non finalement à l'église seulement - oh puis finalement ne nous marions pas - oui ma chérie ! - je ne sais pas ce que je veux et je suis une chieuse" - on avait compris, merci). Loin de la foule déchaînée - j'ai pas bien compris l'intérêt du titre vu qu'il n'y a ni foule ni déchaînement, même éloigné, c'est Autant en emporte le vent, sauf que la fille est moins piquante et que ça finit bien. Et que ça se passe en Angleterre donc il n'y a pas de guerre de Sécession.


- Les Grandes Espérances, de Charles Dickens. J'aime beaucoup Dickens en général. Dommage que le récit soit ici un peu plus en roue libre qu'ailleurs (David Copperfield ou Oliver Twist) mais manifestement, Dickens s'est bien plus amusé à décrire des personnages tous plus farfelus les uns que les autres.


- Les Thibault, de Roger Martin du Gard. Grosse révélation. Emprunté à la bibliothèque en me disant que "au moins, maintenant, je saurai ce qu'il y a dedans au lieu d'en parler sans l'avoir lu, comme en classe prépa", je l'ai lu d'une traite en une semaine. Lecture éprouvante, notamment le livre sur La mort du père, mais aussi l'été 1914 et la fin du bouquin, long journal de l'agonie d'un homme gazé pendant la guerre. Dommage que le récit de l'été 1914 soit plombé par les loooooooongues considérations et dialogues entre socialistes grand teint (pur jus, ne rétrécissant pas au lavage) sur l'Internationale et le refus de la guerre, mais dans ce cas-là, j'ai une technique infaillible : je saute des pages jusqu'à ce que le blabla se termine et qu'on repasse aux choses sérieuse.
Ce qui m'a amusée, c'est de me dire qu'à 15 ans, j'aurais de loin préféré le personnage de Jacques, l'enfant terrible, le rebelle, le socialiste, le pacifiste, l'amoureux torturé. Là, il m'a surtout semblé pénible et extrêmement prétentieux, finalement, tandis que j'ai été profondément touchée par le personnage d'Antoine, le médecin athée, rationaliste, dévoué à sa cause, terriblement humain. Le passage où Antoine dialogue avec l'abbé Vécard sur la question de la foi est un très, très grand moment dont je reparlerai probablement.


Voilà ! Si vous avez des idées - sachant que je ne lis pas d'essais (je lis assez de machins sérieux comme ça dans mes journées) et qu'il me faut des trucs longs qui me durent plus qu'une soirée... je suis preneuse ! et merci d'avance :)

lundi 19 juillet 2010

Dormir, mourir, rêver peut-être.


Encore aujourd'hui, à la radio, j'ai entendu parler de la volonté de certains de "lever le tabou sur l'euthanasie". Comme d'hab', pour et contre s'étripent sans réfléchir, servant l'un comme l'autre les exemples les plus terribles, les plus pathétiques, pour dire tout et son contraire.

Ce qui me surprend, dans tout ça, c'est la profonde naïveté du débat - déjà qu'en soi je ne considère pas que le "débat" soit chose forcément positive...

On veut une loi. On veut l'abrogation d'une loi. On veut "combler un vide juridique" (ah, cette expression qui fait hurler à la mort les juristes...).

C'est bien beau tout cela. Ces prétendues associations de "droit à mourir dans la dignité". Ces vertueuses indignations contre la "culture de mort". Mais, mis à part déballer de façon assez peu pudique des vies privées de gens qui n'ont rien demandé (ou au contraire, demandent un peu trop à être mis sur le devant de la scène, dans certains cas, allez savoir ?), c'est encore la preuve que le "débat d'idées", tellement à la mode aujourd'hui, n'a aucun sens.

Vouloir "ouvrir le débat" sur l'euthanasie, c'est découvrir que le feu ça brûle et l'eau, ça mouille.

J'avais déjà fait un bout de réflexion du temps que mon snobisme téléramesque me poussait, à 18 ans, à regarder des trucs du Cinéma de minuit, sur la 3 (le snobisme téléramesque, je l'ai toujours, mais comme je n'ai plus la télé, ça limite les occasions de le manifester). Une fois, je suis tombée sur un film avec Fernandel. Pour une fois, c'était du Fernandel pas marrant, où le grand homme jouait un type dont la femme, atteinte d'une maladie incurable, supplie son époux de la tuer. Le type s'exécute mais la famille refuse d'en entendre parler. Quand le type va jusqu'à s'accuser publiquement, dans le but d'expier juridiquement le crime qu'il a commis, la famille tente de le faire enfermer.

1950, hein, le film. On disait quoi, déjà, sur ce débat, qu'il était "signe de notre époque" ? Brûlant d'actualité ? En outre, film tiré d'un bouquin écrit en 1939 et 1940.

Parce que ce vieux film de 1950 dit exactement ce qu'il y a à dire de l'euthanasie : oui, cela existe. Mais s'il s'agit toujours d'un drame, la société n'en veut pas sur la place publique. Et du reste, il n'est peut-être pas bon de vouloir à tout prix en faire une affaire publique.


Mes humbles réflexions ont été complétées par ma sortie toute récente de la lecture des Thibault, de Martin du Gard. Pour ceux qui ne savent absolument pas ce qu'il y a dans le bouquin, très rapidement, il y a deux frères, un médecin, Antoine Thibaut, et son frère, Jacques, un bon à pas grand chose mais socialiste et révolutionnaire. À plusieurs reprises, dans les scènes où intervient Antoine, il apparaît clairement que l'idée d'abréger les souffrances de certains malades par une piqûre létale, est parfaitement admis par les médecins, mais même plus généralement par la société. Antoine injectera une dose mortelle à son père - comme il se suicidera, pour abréger ses souffrances à lui, gazé pendant la Grande Guerre.
Ce qui m'a frappée dans la scène où Antoine tue son père (ne soyons pas naïfs : bien sûr que l'euthanasie est un meurtre), c'est que si l'acte se fait hors de la vue du personnel de la maison, il me paraît assez peu vraisemblable que les gens ne se doutent pas de ce qui vient de se passer. Ben tiens, l'instant d'avant il n'était pas frais, certes, mais vivant, et juste après que le docteur s'est retrouvé seul avec lui, il est mort ? Tout le monde sait parfaitement quel a été le geste d'Antoine, fils et médecin.

Et pourtant, personne n'ira protester contre ce qui s'est passé et qui restera dans le secret de la famille - et, peut-être, un moment douloureux dans la conscience d'Antoine (qui du reste ne semble absolument rien regretter).

Allez, pour mémoire, "La mort du père", vol. 6 des Thibault, 1929. Hein, quoi, "question d'actualité" ?



La seule chose qui soit d'actualité sur ce thème, c'est la crispation. La volonté de déballer. De nous raconter des histoires plus dégueulasses les une que les autres - comme si la dégueulasserie de la vie de tous les jours ne suffisait pas. De traîner des gens devant les tribunaux, ou de s'ériger en apôtre du Bien sous prétexte qu'on vend à des désespérés des petites pilules qui font mourir relativement rapidement. De réclamer. De faire d'une question de liberté individuelle une affaire de lois - en niant, de l'affaire, la liberté des individus et des familles.

Aussi, faut-il autoriser l'euthanasie ? Non. Mais faut-il vouloir dénoncer, durcir la répression de celle-ci ? Je ne crois pas.

Je crois que les choses étaient plutôt bien faites au temps de Martin du Gard : on savait, on n'était pas dupe, mais de là à ce que la Société intervînt dans l'intérieur des chambres de mourants et des consciences...


Malheureusement, au nom du Bien dont divers camps se disputent l'interprétation, la liberté s'amoindrit. Et ça, c'est vraiment d'actualité.

Et le gros avantage de penser à se tourner vers le passé, ça permet de comprendre notre vraie nature. Non, nous ne sommes pas si actuels, si modernes, que nous croyons. Sur la liberté, sur la vie et sur la mort, personne n'invente rien - ou si rarement...



J'aurais bien, du reste, des parallèles à faire avec la question de la burqa : au nom d'un Bien, on se mêle de ce qui ne nous regarde pas. J'en aurais même avec l'avortement, mais comme mes idées sont encore fumeuses, je les garde pour moi, excusez.Pour vous la faire courte et afin que les "pro-vie" comme les pro-euthanasie ne me tombent pas sur le râble en réclamant que je me positionne, je clarifie : en tant que catholique, je crois au péché et au libre arbitre. Pour moi, l'euthanasie est un meurtre, donc un péché, point. Pas à tortiller des plombes là-dessus. Mais que c'est le libre arbitre, et lui seul, surtout pas une loi, qui doit me faire aboutir à un choix. Et en tant qu'épouse de juriste, je commence à comprendre des trucs sur le droit, et j'estime que pour le moment, les choses ne sont pas si mal foutues que ça. Pour les catholiques comme pour les autres.