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lundi 11 avril 2011

Les brèves du lundi - c'est le printemps.


1. Premier week-end où l'on s'autorise à sortir de chez soi sans veste, et même à sortir les lunettes de soleil. Et même à travailler sur le balcon. Et même que les lilas sont en fleur.


2. J'ai de nouveau cédé à la tentation, replongé dans un vice abominable. Eh oui, j'ai racheté un céleri-rave.
Je l'ai cuit à la vapeur avec de la carotte, haché le tout grossièrement, mélangé avec trois oeufs et de la crème, ajouté de la ricotta qui est le meilleur truc du monde, fait une pâte brisée et hop, une quiche de printemps qui se mange froide le lendemain. Strou bon.


3. Henry James, c'est bien, mais c'est moi ou Isabel Archer du Portrait de femme est une chieuse de première catégorie ?


4. Cranach au Luxembourg (enfin au Musée du Sénat, pas au Luxembourg Luxembourg, bien entendu), c'est bien et il faut y aller. Ne serait-ce que pour l'avant-dernier tableau, scène de genre satirique sur le mode "les époux mal assortis, 1. le vieillard en train de peloter une jeune femme". Surtout quand au bout de cinq minutes d'observation, on se rend compte que la jeune femme a clairement la main gauche dans le pantalon du bonhomme. Sur le coup et après une bonne série de Vierges à l'Enfant et de portraits de réformateurs à l'air guilleret (comme en témoigne leur habit noir et leur effrayant rictus : Luther, Mélanchthon et autres comiques), eh bien, comment dire, ça surprend.
Evidemment c'est blindé de monde pendant les deux premières salles (les commissaires d'expo se sentent toujours obligés de faire débuter les expos par des micro-salles où débarquent tous les gens qui débarquent en masse) et on n'échappe pas aux rombières emperlouzées, mais c'est rien chouette.


5. J'avance bien dans ma découverte de l'oeuvre de Cronin. Pour le moment Les Clés du royaume est mon grand favori - tant il est rare de faire un grand roman qui parle de religion, de vocation, d'évangélisation, de conversion.


6. et bonne semaine !

mardi 7 décembre 2010

France 1500...




Je m'aperçois que ça fait bien longtemps que je n'ai pas descendu en flèche (gratuitement, mauvaise foi comprise), une exposition parisienne.

Voici donc ma dernière excursion en date : France 1500, au Grand Palais.


Je n'aime pas beaucoup aller au Grand Palais. C'est cher, mal fichu, et en plus il est tout à fait impossible de boire un café dans le coin.
Cher, oui. Plus de 10 euros l'exposition, plus un euro la réservation - réservation obligatoire bien entendu, c'est la grande astuce du Grand Palais : on limite le nombre de place, comme ça la France entière se met à vouloir y aller. Résultat, vous avez de braves gens qui se retrouvent à faire la queue à l'entrée dès huit heures du matin, sous le froid, la neige et la pluie. Tout ça pour les Nymphéas de Monet - j'ai rien contre Monet en soi, mais il y a des limites.

Dieu merci, l'amie avec qui j'avais prévu d'y aller avait pris les places pour un vendredi après-midi, donc point de populace à l'horizon - c'est que je veux bien mourir pour le peuple, mais je ne veux pas mourir avec.


Nous étions donc convenues d'aller voir "France 1500", en nous souvenant avec émotion du jour où un commissaire d'expositions a eu une inspiration géniale en baptisant son expo au Louvre "Paris 1400" - une expo où on voyait des trucs qui brillent avec de l'or et des pierres précieuses, des tas de volumes des Grandes Chroniques de France et des gisants un peu trash - appelés transis.



Depuis, tout le monde s'y est mis : on prend n'importe quel nom de ville et on colle une date derrière, vous avez votre sujet d'exposition. On a eu aussi France XIIe siècle (bah oui, on a moins de choses donc on a le droit d'élargir un peu) et Vienne 1900, par exemple. J'attends avec impatience Hiroshima 1945, Lons le Saunier 1977, Melun années 1930, Vitry le François 1984 - lieu et année glorieuse de ma venue au monde.

De toute façon, maintenant, les expos, c'est ça ou le thème "deux artistes mis ensemble", genre Matisse/Rodin, dont j'ai déjà parlé.


Je préfère ne pas m'énerver sur la foutue tendance des commissaires d'expo à faire en sorte que les cartons devant les oeuvres soient rédigés en ocre-beige sur fond grisâtre, avec éclairage à la LED blafarde directement braqué dessus. Et bien sûr, écrit en petit. Histoire d'être bien sûrs qu'on ne pourra jamais les lire.

Je préfère ne pas m'étendre sur le fait que les vitrines, contrairement au conservateur du Grand Palais, réfléchissent. C'est embêtant, parce que quand je veux regarder une enluminure, je n'ai pas besoin de voir ma pomme en face de moi - je la vois assez comme ça le matin dans la glace, merci.

Enfin, dans la série "évitons de réfléchir, des fois que ça nous morde les doigts de pieds", mentionnons l'agaçante propension à coller des oeuvres les unes à côté des autres sans aucune perspective. La première partie de l'expo, ainsi, consiste bêtement en un tour de France des arts autour de 1500, région par région, et paf ! Débrouillez-vous avec ça. Sur le mode : et dans le Périgord, on fait des Vierges à l'Enfant. À Toulouse, on fait des Vierges à l'Enfant. Et en Provence, on fait des Vierges à l'Enfant. Et en Normandie ? On fait des Vierges à l'Enfant. Et à Paris ? Devinez ?

On regrettera également la navrante banalité du discours - alors euh, voilà, euh, il y a des archaïsmes, mais euh aussi, bah, des influences italiennes renaissantes, quoi... On aurait apprécié un peu plus de réflexion sur le fait que, justement, le décrochage de cette période est intéressant, parce qu'on passe d'une foi et de canons artistiques unanimes - "l'art gothique", pour aller vite - aux influences renaissantes qui touchent les élites et les franges supérieures de la société - à mettre en parallèle avec la cassure religieuse du début du XVIe siècle. J'aurais aimé davantage d'insistance sur le fait que même François Ier prie devant des statues gothiques tout en appréciant Léonard de Vinci et les femmes à poil des peintres italiens.


Mais tout ça vaut le détour, quand même. En vrac, coups de coeur pour des desssins d'architectes sur parchemin, le tombeau des enfants d'Anne de Bretagne, le portrait de François Ier en Saint Jean Baptiste (eh oui ! on ne peut pas se tromper, François Ier étant reconnaissable entre mille), les vitraux inspirés de représentations de "triomphes" italiens connus par exemple via les cartes de tarot - l'histoire de la carte à jouer me met en transes -, le portrait en grisailles de Jean Fouquet, le tableau représentant Pierre de Beaujeu, Madame son épouse (Anne de Beaujeu, qui a l'air aussi agréable à vivre que maîtresse femme) et leur fille encore au berceau, la Nef de Sainte Ursule - superbe pièce d'orfèvrerie, et quelques éléments architecturaux du château de Gaillon, notamment les fontaines portant l'emblème de Louis XII.

Emblème qui est, je ne me lasse pas de le répéter tellement c'est bête, le porc-épic.

Les rois de France n'étaient pas toujours très inspirés, il faut bien le dire.





vendredi 10 septembre 2010

La photo ! la photo !



La photo de l'autre jour a donc été prise face à ça :



(qui est la cloche mise en place en 1492 pour marquer la fin de "777 ans de présence arabe" en Espagne - m'est avis que s'ils avaient pu mettre 666, ils auraient été encore plus contents, mais bon)

cloche qui se trouve en haut de ça :





Vouaye. L'Alhambra, c'est bien chouette quand même.



même si on n'a pas des masse aimé de devoir se lever à 6h pour faire la queue dès 7h pour rentrer à 8h30 dans le Saint des Saints, aussi par la présente, je voue aux gémonies le conservateur débilissime qui a eu l'idée de la limitation des places à 7700 par jour, avec entrées par tas de 250 dans les palais nazaris : pour vous bousiller le plaisir d'une visite en vous coinçant dans des hordes de touristes, y'a pas mieux.








lundi 12 juillet 2010

Histoire de la médecine et quelques éléments de réflexion historique pour l'été.

À chaque fois que j'ai la migraine - en moyenne une fois par semaine, du genre à se taper la tête contre le mur - et que j'avale frénétiquement une surdose d'anti-douleurs, je me pose la même question : mais comment faisaient-ils, avant ? Je veux dire, comment faisaient-ils pour supporter la non-découverte de l'aspirine, l'absence de traitement contre les coliques néphrétiques et de cette chose fascinante qu'est l'anesthésie ?

Aussi l'histoire de la médecine est-elle un truc passionnant. J'aime beaucoup les musées d'histoire de la médecine - et en plus, ça tombe bien, il y en a plein à Paris. Voici donc quelques idées pour un parcours estival et muséographique :


Le musée d'histoire de la médecine

Celui-là, il est tout petit. Situé dans l'école de médecine de Paris (rue de l'Ecole de médecine, Paris Ve), on le trouve après avoir erré bien dix minutes dans les couloirs en suivant avec application les panneaux idoines et congruents (mais non sans se dire deux ou trois fois mais je ne serais pas déjà passé par là ?). Une grande salle avec des vitrines anciennes - quelques instruments de médecine égyptienne et grecque, quelques éléments médiévaux, mais ça commence à être vraiment amusant à partir de l'époque moderne. Il y a même le trépan d'Ambroise Paré et le bidule avec lequel on a opéré la fistule de Louis XIV, c'est vous dire. Pour trois euros, vous pouvez avoir une visite guidée plutôt bien fichue même si très old school - ne vous attendez pas à ce qu'il y ait des animations pour les petits enfants.


Le musée d'histoire de la médecine militaire

Au Val-de-Grâce, place Alphonse Laveran, Paris Ve. Se visite sur rendez-vous ou pendant les journées du patrimoine. Remarquables collections, tableaux, instruments, pots d'apothicaires, moulages - attention, il est fortement déconseillé de prendre un café au lait avant d'entrer dans les salles consacrées aux gueules cassées de la Première guerre mondiale.
Et en plus, vous passez par les appartements d'Anne d'Autriche au Val de Grâce, et vous terminez la visite par la chapelle qui vaut à elle seule le détour (si vous voulez du baroque, vous en aurez à la pelle).


Le musée d'anatomie Delmas-Orfila-Rouvière.

Rue des Saints Pères. Femmes à barbes, moulages de têtes de suppliciés du XIXe siècle, statue du nain de Stanislas Lesczinsky, et le moulage des os d'un Kalmouk qui mesurait plus de deux mètres cinquante.
Une vraie rigolade.


Le musée Dupuytren.

Également rue de l'Ecole de médecine, Paris Ve. Pour le coup, ce n'est pas le café au lait qui est déconseillé, c'est d'avoir mangé, tout court. À vous les veaux à deux têtes, les colonnes vertébrales dédoublées et tordues, les malformations diverses et variées, les tumeurs en bocaux. Visites limitées, seulement l'après-midi. En plus, c'est souvent désert parce que personne ne sait que ça existe.
En outre, ce musée vit quasi-seulement avec les sous que rapportent les quelques milliers de visiteurs annuels, donc soyez sympa, contribuez à la vie de la muséographie française.


Le musée Fragonard de l'école vétérinaire de Maisons-Alfort.

Le plus épatant, découvert très récemment. Rien à voir avec le peintre spécialisé dans la scène de drague - encore qu'en réalité si, puisqu'Honoré Fragonard était le cousin du peintre. Chirurgien, puis professeur d'anatomie dans l'école vétérinaire d'Alfort, fondée par Louis XV, Fragonard, en bon homme du XVIIIe siècle, était atteint de collectionnite aiguë, et rêva de fonder un Cabinet national d'Anatomie. Il se spécialisa en particulier dans la réalisation d'écorchés, les plus célèbres étant le Cavalier, le Singe, l'Homme à la mandibule, et surtout le Groupe de foetus dansant la gigue.

Oui, vous avez bien lu, un groupe de trois foetus - humains, si, si - dansant la gigue. Réalisé non pas pour une exposition au parfum vaguement scandaleux du début du XXIe siècle, mais bien à des fins scientifico-artistiques, entre 1766 et 1771. Cela dit, il paraît que le truc eut un succès fou auprès de la bonne société qui se précipitait pour voir les foetus de Fragonard.
On sait par les inventaires que Fragonard s'intéressait particulièrement à la mise en scène de la mort, et qu'il réalisa d'autres compositions à base d'écorchés montés sur des chevaux entourés de foetus humains montés sur des moutons pour faire l'armée de l'apocalypse.


Moyennant quoi il me paraît difficile de ne pas réfléchir aux prétendus débats de notre temps. Régulièrement, je reçois dans ma boîte mail des propositions pour apposer ma signature au bas d'une pétition pour un énième débat éthique, contre l'utilisation des cellules souches, ou pour retirer du marché la prétendue crème à base de cellules dérivées de foetus avortés - et là, du reste, je serais curieuse de savoir dans quelle mesure c'est vrai, le coup des cellules de foetus.

Quand on fréquente ces musées, on est bien obligé de se dire que finalement, les hommes des siècles précédent étaient bien plus décoincés que nous. Chez eux, point de débat bioéthique à n'en plus finir - et qui, au final, tournent au dialogue de sourds. On lançait sa petite affaire à base d'écorchés, sa petite recherche à base de cadavres récupérés un peu n'importe où, et ensuite, certes, on pouvait avoir de graves ennuis avec la justice si celle-ci estimait que là, ça déconnait sévère, mais sinon, on vous foutait la paix. Et on pouvait même se tailler son petit succès de société.

Aussi me paraît-il curieux de dénoncer le décadentisme de nos moeurs actuelles. Ce genre de semi-plaisanteries à vocation scientifique n'est pas une nouveauté. Au contraire, nous avons beaucoup à apprendre, encore, sur les siècles qui nous ont précédé. Qui étaient ces hommes qui n'étaient pas choqués par des foetus mis en scène, dans une Europe pourtant encore massivement chrétienne et que l'on croit verrouillée par l'Église et le pouvoir monarchique ? Qui étaient ces hommes qui ne croyaient pas au débat et que cela n'empêchait pas d'avancer et de rester à l'affût de la nouveauté sans que ce fût pour eux une valeur positive ?

Ces hommes du passé n'ont pas fini de nous surprendre et de nous donner des leçons d'humilité sur la complexité de la nature humaine.

jeudi 24 juin 2010

Talents cachés - le manuel du parfait petit chercheur, 3.

Au fur et à mesure que j'ai avancé dans ma thèse, j'ai appris des tas de trucs.


- dans la catégorie "trucs utiles" : taper à l'ordinateur rapidement (plus de dix pages de thèse par jour - on est bien obligé, quand on découvre le 1er mai qu'on doit rendre ses 200 pages de mémoire pour le 30 du même mois, alors qu'on pensait que c'était pour la fin juin), faire une feuille de style, ne jamais céder face aux caprices d'un ordinateur ("tu m'enregistreras ce fichier pdf ou je te laisse toute la poussière de la dernière semaine d'archives" ou "tu parleras, saleté de moteur de recherche ! où j'ai enregistré le fichier des contrats de mariages 1600-1650 ?").

- catégorie talents de société : parce qu'on devient vite un compulsif de wikipedia, on apprend à parler de tout et même du reste. Surtout du reste, d'ailleurs. D'autant que les gens, quand ils tombent sur un historien, posent en général trois questions : une sur la guerre de 14, une sur Napoléon et une sur Louis XIV (en général, c'est "était-il homosexuel ?" - j'ai jamais compris d'où venait cette légende sur l'homosexualité de Louis XIV). En ce qui me concerne, je travaille sur des personnages relativement peu exotiques, et pourtant on ne m'interroge qu'extrêmement rarement sur eux. Je n'ose même pas imaginer ce que vivent les copains médiévistes ou antiquisants, ça doit être "ah mais ça existe ça ?".
Au demeurant, il n'y a pas très longtemps, une amie commerciale m'a demandé si il y avait une économie au XVIIe siècle. Sur le coup, j'ai hésité dans le choix d'une réponse.

Autre talent de société rigolo : prendre des photos d'archives bien moches et les montrer à son entourage pour le plaisir de montrer ses aptitudes paléographiques. Suscite des "ho" et des "ha". Extraordinaire - mais ne pas en abuser sous peine de passer pour un gros pervers - vous trouvez ça normal, un type qui se balade avec un ordinateur rempli de photos d'archives ?


- catégorie talents de vipère de société : quand on fait de l'histoire de la parenté, on passe ses journées dans le Minutier Central des notaires parisiens, et dans le Cabinet des Titres de la bnF. Le Cabinet des Titres, c'est le machin où sont rangés toutes les compilations possibles et imaginables de preuves de noblesse des familles françaises. De fait, à force, vous finissez toujours par tomber sur les preuves de noblesses d'une famille que vous connaissez. Très amusant à faire : profitez d'une conversation avec l'un des rejetons de la famille pour laisser entendre que vous connaissez parfaitement la date d'anoblissement de la famille en question, date qui prouve que si l'ancêtre du type a fait les croisades, c'est comme votre aïeul, à savoir en qualité de mulet.
Inconvénient : ces gens-là finissent par éviter de vous fréquenter car votre vue leur rappelle que l'arrière-arrière-grand-père était marchand de vin, et que Louis XIV leur a généreusement octroyé un titre pour avoir fourni à bas prix du pinard pour le régiment de Picardie. Et que finalement, vanité des vanités, etc.
Encore plus drôle : tomber sur une famille qu'on connaît dans les archives concernant la radiation des listes de noblesse lors des enquêtes de Colbert.
Si vous tombez sur un vrai aristocrate, vous serez cela dit agréablement surpris par le fait que celui-ci sait bien comment tout ça a fonctionné et fonctionne aujourd'hui. Et qu'il est le premier à rire de bon coeur de ses origines de marchand de vin.


- catégorie trucs débiles mais rigolos : apprendre à faire marcher une machine pour lire des microfilms. Comment se prendre pour James Bond pour la modique somme de 30 euros (prix d'une carte de lecteur de la BnF ou des Archives nationales).
Encore plus drôle : commander un microfilm dans une bibliothèque et le conserver chez soi - le ressortir régulièrement devant les connaissances pour crâner un peu - le microfilm, c'est tellement 1970...


- catégorie self control : ne jamais perdre la maîtrise de soi face à un fonctionnaire : non, votre document commandé hier matin n'est toujours pas arrivé. Oui, ça fait six fois qu'on vous dit qu'on va faire quelque chose. Non, il n'est pas en magasin, il n'est pas non plus arrivé ici, et il est marqué communiqué. Vous êtes sûre que vous ne l'avez pas eu et que vous vous êtes trompée ?
Respirez par le ventre. Un entraînement sans pareil pour résister aux bouffées de crises de nerfs qui peuvent parfois vous prendre à la Poste, aux Impôts, à la Sécu, devant le site voyages-sncf.com.

lundi 7 juin 2010

Crime et châtiment.

Ordoncques, j'ai débauché une amie qui bosse sérieusement ses oraux de CAPES d'histoire-géo pour m'accompagner au musée d'Orsay et visiter l'exposition consacrée au - comme son nom l'indique, eh - crime et à sa répression (le châtiment, donc).

Objectivement, l'exposition est bonne. Mais à prendre avec quelques petites pincettes qu'on taxera peut-être de pinaillage d'historien.

Inspirée par Robert Badinter, suivez mon regard, enfin le sien, plutôt, l'exposition rassemble beaucoup de pièces très diverses, articles de journaux, feuillets volants, tableaux archi-connus et d'autres moins, archives de la polices, pièces du musée des prisons de Fontainebleau. Bon point, donc.

Premier problème, la limitation du cadre chronologique, borné (sans le dire) par la Révolution française et l'abolition de la peine de mort en France, en 1981. Pourtant, l'expo commence plutôt bien, avec une définition des crimes et une (courte, mais intéressante) réflexion sur l'évolution de l'échelle de ces crimes : déicide, parricide, régicide, infanticide, génocide... dont l'importance varie au cours des âges, le principal retournement étant le passage du parricide comme crime suprême, à l'infanticide.
La limitation chronologique est, je pense, due à l'impossibilité de traiter le sujet, même en le limitant à la France, sur une période allant ne serait-ce que du Moyen-âge à nos jours, même si les crimes et les châtiments dans l'Ancienne France, c'est tout de même vachement plus rigolo que la guillotine. Mais si vous commencez à traiter ça, ça vous fait une expo dont la visite prendra douze heures, donc techniquement ingérable. Cela dit, ça ne coûtait rien de prévenir en mettant sous le titre de l'expo "en France XIXe-XXIe siècles", parce que là, c'est un peu menteur quand même.

Second problème : la conclusion, c'est un peu "ah et pi, ben, en France, c'est chouette parce qu'en 1981 la peine de mort est abolie, fin de l'histoire". Un peu court, jeune homme, comme conclusion. Car je ne crois pas que l'abolition de la peine de mort soit la véritable clôture de la question du crime et du châtiment en France, vu que je n'aie pas l'impression que l'ensemble de la machine judiciaire se soit retrouvée brusquement au chômage à ce moment. Mais encore une fois, c'est Badinter qui est à l'origine du truc, faut pas être naïf non plus. Un peu comme si vous demandiez à un imam son avis sur l'homosexualité, par exemple.

Troisième problème : encore une fois, les historiens de l'art ont frappé. C'est-à-dire qu'ils se sont beaucoup contentés d'entasser des pièces plus ou moins en rapport avec leur affaire, et que parfois, leur réflexion devient un peu obsure voire frôle carrément le n'importe quoi. Ainsi, on vous colle la statue de la Petite Danseuse de Degas. Si vous êtes un peu historien et que vous faites un peu marcher vos méninges, vous comprenez =>Petite Danseuse => certaine animalité dans la représentation de l'être humain => réflexion sur la part humain/animal => en parallèle, réflexions à l'époque sur la phrénologie, le criminel se rapprochant de l'animal => ah ouais ok.
Bon, c'est quand même assez tordu tout ça.
Autre exemple : vous circulez parmi les portraits de hauts magistrats du XIXe siècles, confits dans leur gras et un soupçon de morgue, et là, on vous colle un tableau représentant une crucifixion. Là encore, il faut articuler ses neurones pour aboutir au => crucifix => justice rendue sous le regard de Dieu comme à l'époque moderne => conception encore Ancien régime de la justice => ah ouais ok.

Quatrième problème, les commissaires de l'expo ont parfois cédé à la tentation de la feignasserie, en remplissant plusieurs salles de pages de garde du Petit Journal, tapissant les murs de gravures représentant les meurtres les plus dégueulasses (notamment plein de femmes coupées en morceaux. J'ignore pourquoi, mais au XIXe siècle, c'est vrai qu'il y a plein d'histoire de femmes coupées en morceaux). Cela dit, si on se marre bien à regarder les images, il faut bien dire que l'empilation d'exemples ne constitue pas une réflexion historique et encore moins artistique.

Cinquième problème, j'ai pas trop compris l'intérêt réel, dans le cadre de la réflexion sur crime et châtiment, de ressortir les archives des débuts de la police scientifique, avec photos, données anthropométriques, fichiers, etc. Cela vaudrait une expo entière, pas une salle rattachée de loin. Car mis à part le côté purement émotif du regard non policier sur ces photos...

Sixième problème, certains éléments ont été pas mal gommés : il manque des documents sur le bagne et sur la déportation (en Guyane et en Nouvelle-Calédonie), et c'est dommage. Sur le même mode, on mélange la détention "de luxe" (pour prisonniers politiques, etc) et la réalité des prisons pour condamnés "de base", ce qui est quelque peu ennuyeux.


Bon. Tout ça n'a pas vocation à enterrer une belle expo. Pour ma part, je suis restée sciée devant certains tableaux, comme le Hitler aux enfers de Georges Grosz, ou l'immence crucifix d'un peintre russe dont j'ai oublié le nom, les toiles représentant la folie (souvent féminine : le tableau de la folle s'apprêtant, poussée par la famine, à dévorer ses enfants, est glaçant), le visage torturé du criminel. Je n'avais jamais vu de guillotine en vrai, et j'avoue que la vision de l'objet est une expérience remuante. Car c'est la peine de mort froide, scientifique, réduite à son côté pratique, calculée au millimètre pour faire son office : entourer le col au plus juste, planche juste assez large pour supporter le corps, panier d'osier noir livré avec pour recueillir le cadavre... c'est tellement maniaque de précision que c'en devient vertigineux.
Autre pièce terriblement marquante, la porte de la cellule des condamnés à mort (conservée au musée des prisons de Fontainebleau), qui comporte encore les graffitis des condamnés qui se sont succédés. Certains disent adieu à leur belle amie, d'autres se contentent d'un lapidaire "pas de chance" en guise de testament. Difficile de rester de marbre.

Pour l'anecdote : je me suis à moitié engueulée avec un type qui visitait l'expo en même temps que nous, devant la représentation (exécutée par plusieurs artistes il y a quelques années déjà) de la Machine de la colonie pénitentiaire de Kafka. Le type prétendait "qu'en France, on réduit nos libertés, et on en arrive à ça". J'ai bondi et répliqué d'un ton fort peu urbain que prétendre des âneries pareilles, c'était faire insulte aux pays où les gens souffrent encore, POUR DE VRAI, de la torture, des systèmes répressifs, de la dictature et des camps de concentration. Et que c'était ignoble de lier HADOPI et la Colonie pénitentiaire de Kafka. Ignoble, déplacé, indécent.


Bref. L'expo est bien faite et, malgré ses faiblesses, a de nombreuses vertus pédagogiques. Pour les encore jeunes comme moi, c'est pas cher (bah si, ça compte). Et je pense que c'est LE truc à faire avec un conférencier, pour un prof d'histoire-géo chargé de l'ECJS, avec des lycéens.

Pourquoi ? Parce que justement, en France, on a considéré il y a trente ans que la peine de mort n'était plus acceptable. Et ce non "par délire humaniste" , dans une tradition allant de Victor Hugo à notre ami Badinter, comme je l'ai lu sur la toile. Mais parce que la justice et la poursuite du crime ont changé. Auparavant, on frappait peu, mais on frappait fort, c'est à peu près la base de la compréhension de l'histoire du droit pénal. Il faut dire que la plupart des délinquants et des criminels échappaient très largement à la justice, et ce jusqu'à une période assez récente - eh oui, j'ai un profond respect pour Jean-François Parot et ses romans policiers se passant au XVIIIe siècle, mais désolée de casser un mythe : tout ça, c'est pas vrai. Sauf qu'aujourd'hui, quoi qu'en disent Détective et autres journaux du même acabit, on chope beaucoup plus de criminels qu'avant. La valeur cathartique de la peine de mort d'antan (= les rares qu'on chopait, on leur faisait prendre cher pour tous les autres) ne tient plus.

En outre, on aura beau jeu d'incriminer les vilains humanistes affreux gauchistes (que c'est qu'à cause d'eux que y'a pu la peine de mort que c'est que ça entraîne une recrudescence de la violence que c'est mal, vilain, décadence de la France et tout ça). Le débat sur la peine de mort remonte au Moyen-âge, aux temps de l'Inquisition - qui a inventé les peines de prisons pour, justement, éviter la peine de mort, partant du principe que quand même, on peut toujours espérer un amendement du criminel. Et que malgré tout, non, les inquisiteurs n'étaient pas spécialement des anges exterminateurs désireux de brûler tout le monde.
Franchement, vous pensez sérieusement que les inquisiteurs médiévaux étaient des gauchistes béats ?

Je n'ai pas de solution à proposer pour éradiquer le crime de notre société. Je sais seulement que la peine de mort me fait profondément horreur. Et que aucune grande théorie ne peut la justifier, car justement, c'est de la théorie, qui tombe d'elle-même lorsqu'on prend conscience de l'horreur de la peine capitale.


Je terminerai par une citation d'un grand maître, Umberto Eco :

Si vous êtes pour la peine de mort, vous devez accepter de voir le condamné ruer, éructer, griller, sursauter, tressauter, tousser, rendre sa sale âme à Dieu. (...) Vous aussi, qui soutenez la justice suprême de la peine de mort, vous devez "jubiler" : en mangeant, en buvant, en faisant ce que bon vous semble , mais vous ne pouvez faire comme si ça n'existait pas, quand vous en affirmez la légitimité.
Vous allez me répondre : "et si ma femme est enceinte, et que, sous le choc, elle me fait un avortement spontané ?" Et alors ? Le nouveau catéchisme admet qu'un État a le droit de légiférer sur la peine de mort. Il dit aussi qu'il est interdit d'avorter, mais uniquement si c'est volontaire. Si vous avortez en voyant un type qui rue dans le vide, ce n'est pas un péché.

écrit en 1993 par Umberto Eco, et publié en 1992 dans Comment voyager avec un saumon, "Comment voir une pendaison en direct à la télé", trad. fr 1997.



mercredi 26 mai 2010

Le manuel du parfait petit chercheur. 1, La Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, ou "le bizutage n'est pas mort".

Imaginez. Vous êtes un jeune étudiant fringant (fringant étudiant jeune êtes-vous, dirait Jean Raspail - bon ça va, j'arrête de m'acharner), dans une matière classée dans ce qu'on appelle les Sciences humaines. On va dire en histoire, pour simplifier un peu.

Vous avez un sujet de recherche. C'est déjà un bon début. Vous avez même une vague idées des sources que vous allez rechercher pour pondre votre chef d'oeuvre. C'est encore mieux. Vous avez même un début de bibliographie sous la main - là, c'est carrément du délire !

Bref, vous commencez par le commencement : aller faire un tour à la Bibliothèque nationale de France, l'originelle, rue de Richelieu à Paris. Car vous avez noté (vous êtes déjà brillamment organisé) qu'il y a des trucs susceptibles de vous intéresser, dans de multiples départements : manuscrits, manuscrits orientaux, estampes et photographie, arts du spectacle, monnaies-médailles z'et antiques, que sais-je. Si vous réunissez tous ces départements, vous êtes drôlement chanceux, du reste.

Vous devez pour cela vous faire faire ... UNE CARTE DE LECTEUR ! Soyez prévenus : ça va vous coûter cher, et en plus, la plupart du temps, on vous la refusera. Même si vous proposez de payer le double. Car voyez-vous, pour avoir accès à la vénérable institution, il faut se munir d'un CV, d'une facture d'électricité (c'est sûrement pour vérifier si vous êtes honnête et que vous vous acquittez de vos créances à EDF, j'imagine). Et aussi d'une lettre de recommandation de votre directeur de thèse, dans laquelle ce dernier explique que pour vos recherches, vous avez besoin de chercher. Ne riez pas. J'ai déjà vu un vieux professeur et historien d'une grande université se faire refuser le renouvellement de sa carte, car il n'avait pas de lettre de recommandation de son directeur de thèse. J'étais affreusement gênée d'assister à cette séance d'humiliation que le fonctionnaire en poste semblait se faire un plaisir d'infliger à cet honorable personnage.

On va admettre qu'on vous a accordé le Saint Graal - sinon on ne va jamais s'en sortir - et qu'on vous a remis une carte avec une immonde photo de vous prise avec la webcam de la Bibliothèque, photo sur laquelle vous avez au mieux l'air d'un tueur sanguinaire.

À partir de là, je vais vous guider dans le saint du saint - j'ai nommé le département des manuscrits occidentaux. J'ai choisi celui-là parce que c'est celui que je connais le mieux - j'effleurerai quand même un peu, pour la déconne, celui des estampes, où il faut se balader armé. Les autres, je ne sais pas, je n'ai jamais eu le courage.


Poussez la porte des Manuscrits. Adressez-vous au guichet à gauche en entrant. Demandez une place. Donnez votre carte et prenez l'air "au courant", sinon on vous collera aux places des bleusailles, près des baies vitrées, où il fait très froid en hiver, et où l'on cuit à l'étuvée en été. On vous remet, en échange de votre carte, une plaque verte, un bout de papier bristol et une clé avec un numéro. Très important : chacun de ces trois éléments est très important, voire indispensable à votre survie.
Maintenant, ressortez du département et allez planquer vos affaires dans l'un des casiers, celui dont le nombre correspond à ce qui est écrit sur la clé. Attention : rien à voir avec le nombre inscrit sur la plaque verte : ça, c'est votre numéro de place. Si les deux ne correspondent pas (alors que ça vous faciliterait l'existence), c'est normal, c'est fait exprès pour vous embrouiller.

Dans votre casier, vous laisserez tout votre barda. Vous ne rentrerez dans le département qu'avec votre ordinateur, un crayon à papier (jamais de stylo plume, malheureux, ou vous serez brûlé vif), du papier, éventuellement un petit cahier. Les classeurs et les pochettes sont interdits. Ainsi que les manteaux ou les trop grands pulls. Et les bouteilles d'eau ainsi que toute forme de boustifaille, bien évidemment.

Retournez dans la salle des manuscrits. Repérez le numéro inscrit sur votre plaque verte et cherchez la place qui correspond. Installez-vous. Ensuite, on va imaginer que vous avez déjà la cote du manuscrit que vous cherchez (je développerai une autre fois les joies des catalogues de la BnF). Allez au fond de la salle et remplissez une fiche par cote demandée. Sur chaque fiche, on vous demandera votre nom complet, votre adresse (code postal compris), la cote du manuscrit (ou vous fera éventuellement grâce de l'auteur) et la raison qui vous pousse à avoir l'outrecuidance de déranger du personnel compétent pour si peu.

C'est là que commence un des plus infâmes bizutages que je connaisse. Vous faites la queue pour donner votre petite fiche au préposé. Là, les moins méchants vous engueulent sévèrement parce que vous n'avez pas vérifié si la cote est microfilmée (espèce de pauvre imbécile). Les plus vicieux vous rendent votre fiche sans rien dire et vous devez deviner tout seul ce qui ne va pas, et c'est très inquiétant quand ça vous arrive. Tous finissent par vous renvoyer vers le système de concordance des cotes des manuscrits et des microfilms (car ils n'aiment pas vous voir traîner devant eux).

Le système de concordances consistait encore l'an passé en une série de petits fichiers papier dans de petits tiroirs conçus expressément pour vous tomber sur les pieds. Maintenant, c'est dans un ordinateur, vos pieds ne risquent plus rien. En revanche, l'ordinateur, lui, est facile à identifier, c'est le seul de la salle qui porte un post-it avec "hors service" marqué dessus. Vous aurez donc, seconde étape du bizutage, à demander à la "présidence de salle" qu'ils vous donnent eux-mêmes les cotes des microfilms, et croyez-moi, ils n'aiment pas beaucoup ça.

Allez, on va dire que c'est votre jour de chance : pas de microfilm (on en reparlera, ne vous inquiétez pas). Vous aurez le droit d'avoir sur votre table un manuscrit tout beau. Retournez au fond de la salle et tendez de nouveau au bibliothécaire votre fiche. Il ne réagira pas. C'est en effet la seconde étape du bizutage.

Pourtant, je vous avais bien dit de ne PAS lâcher la plaque verte. Vous n'écoutez rien. Bon. Retournez la chercher à votre place.

En effet, avec la fiche remplie, il faut donner la plaque verte. C'est histoire de vérifier qu'on ne vous a pas laissé entrer comme ça, des fois que.

Retournez ensuite à votre place. On vous apportera votre manuscrit... quand on vous l'apportera. Non, il n'y a pas de temps déterminé. Cela peut prendre 20 minutes comme deux heures et demie. Pensez à prendre de la lecture.

Quand on vous apporte vos manuscrits : on vous les apporte tous en même temps. Ce qui fait que bien sûr, vous les empilez, car les tables sont fatalement limitées dans l'espace. Vous commettrez sûrement l'erreur irréparable d'en ouvrir un sur deux ou trois autres. Vous vous ferez bien engueuler et franchement, vous l'aurez bien mérité. N'essayez pas d'arguer du manque de place ou vous vous ferez définitivement exclure de la salle.

Ah oui : pendant votre journée de recherches, vous voudrez sûrement sortir pour prendre un café ou allez aux toilettes. Les toilettes existent, elles sont au sous-sol auquel on accède en allant à droite à l'entrée de la BnF (les manuscrits, eux, sont au premier étage, sur la gauche, donc à l'opposé). Vous sortirez donc de la salle. Malheureusement, vous ne pourrez jamais rentrer, sauf à parlementer un quart d'heure avec le nouveau préposé à l'entrée (encore moins susceptible de vous reconnaître que celui qui était là quand vous êtes arrivé). Car vous avez en effet oublié... si, rappelez-vous... vous avez oublié de prendre avec vous la petite fiche bristol qui est un laissez-passer de sortie temporaire, et que vous devez exhiber quand vous rentrez de votre pause-pipi. Je vous avais bien dit que chacun des trois éléments qu'on vous délivrait au début était essentiel.


Voilà, maintenant, vous êtes globalement paré. Pour sortir, sachez que vous devrez rendre votre plaque orange, on vous rendra votre plaque verte, vous passerez en présidence de salle pour que le conservateur vérifie vos petites affaires (des fois que vous ayiez tenté de piquer une enluminure) et vous délivre un laissez-passer de sortie définitive. Rendez le (avec la plaque verte à l'entrée et le fameux laissez-passer de sortie temporaire, car ils font de la récup'), sortez récupérer vos affaires dans le casier et re-rentrez avec vos affaires pour rendre la clef ... N'oubliez pas de récupérer votre carte car je vous rappelle que pour l'obtenir, c'est très difficile.


Variantes :
vous avez un microfilm . Inscrivez sa cote sur la petite fiche de commande. Tendez-la au préposé avec la plaque orange. On vous attribuera (plus ou moins rapidement, parfois il y a une liste d'attente) une place de microfilms avec le microfilm idoine et congruent. Quand vous aurez terminé avec, n'oubliez pas de récupérer votre plaque orange ! Sauf si vous avez fini votre journée, auquel cas vous pourrez demander directement votre plaque verte.

autre variante :
vous voulez mettre vos manuscrits de côté pour le lendemain : la demande se fait avec de petits papiers jaunes sur lesquels vous devez écrire les mêmes renseignements que pour la demande. Oui, votre adresse et tout le barda, exactement. Normalement, si vous faites ça bien, il y a des chances pour que le manuscrit soit encore là demain.


Autres éléments en guise de vade-mecum :

- les estampes, c'est difficile à trouver. Au second étage au fond d'une cour par laquelle on accède à une petite porte au fond à droite pas loin de la machine à café : trop facile. En revanche, il est quasi impossible d'y obtenir ce que vous demandez.
- encore plus fort, si vous franchissez cette première étape : accéder à la réserve du cabinet des estampes, un endroit où l'on examine votre bobine par une caméra avant de vous ouvrir la porte. je ne déconne pas - c'est au cas où vous auriez l'idée de piquer une estampe de Dürer représentant la bombe atomique. Là, avant même qu'on vous dise bonjour, on vous demandera sur un ton sans équivoque "ce que vous cherchez là". Au demeurant, si votre tronche leur revient, il y a des gens charmants qui n'ont pas l'habitude de voir du monde (car leurs collègues des estampes, par lesquels vous devez passer avant d'arriver là, refusent en général de vous laisser passer) et qui sont prêts à se mettre en quatre pour vous rendre service, et ce n'est pas si courant dans une institution de conservation.


Sinon, on peut toujours aller voir le trône de Dagobert au Monnaies, médailles et Antiques. Là, pas de laissez-passer. En revanche, les horaires d'ouverture sont... épisodiques.


Et si le soir même vous cauchemardez à propos d'un bibliothécaire qui vous hurle dessus pour des histoires de plaques en plastique vert et orange, sachez que nous sommes tous passés par là. Et que moi-même, il m'arrive régulièrement d'oublier ma plaque verte. On n'en sort pas.







Parfois, j'envie les copains qui bossent dans UN labo avec, en tout et pour tout, UN microscope, du papier, un crayon gris et douze tubes à essais.



lundi 14 décembre 2009

Les brèves du lundi, 2.

1. Deux jours à arpenter la rue de Rennes, l'avenue du Général Leclerc et la rue d'Alésia, chasse aux cadeaux de Noël. Depuis quelques temps, il est du dernier snobisme de dire qu'on "n'aime pas Noël", que c'est commercial, patin-couffin. Respirer par le ventre et déclarer d'un air marmoréen que si vous n'aimez pas Noël, nom de nom, deux solutions :
- vous êtes catho : allez à la messe, participez à la chorale ou à la garderie des petits (rendez-vous utiles, au moins) et rentrez chez vous, pioncez, demain c'est férié. Si vous avez des gosses, dites-leur que nan, le petit Jésus il n'a eu que de l'or, de l'encens et de la myrrhe mais que vous, vous n'avez pas de roi sous la main pour lui apporter tout ça, donc bernique.
- vous n'êtes pas catho (cas le plus courant) : vous devriez en avoir encore davantage rien à foutre de Noël. N'allez pas à la messe et rentrez pioncer chez vous, c'est férié pareil. Et expliquez à vos gosses que Noël, c'est catho, donc méchant et vilain et que pour le camion de pompiers, on attendra de voir le bulletin scolaire.
C'est pas compliqué pourtant.



2. Fait froid. Pour remédier à nos problèmes de moisi dans l'appartement, mon propriétaire au eu la chouette idée de percer des trous dans le mur afin d'améliorer l'aération.
Chouette. Maintenant, il va faire froid dans l'appartement aussi. Superchouette.


3. En ce moment : Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier. Une merveille, un bijou, un trésor, un graal, une extase littéraire. D'autant plus jouissif qu'on le lit à 12 ans pour lire des histoires de mousquetaires (avec des épées qui font tchaf, tchaf !), à 16 parce que les histoires d'amûûûr, ça fait toujours son effet, à 18 parce qu'en prépa, le prof a parlé romantisme et couleur locale, et encore et encore parce que cette oeuvre est tellement ciselée qu'on y trouve quelque chose de nouveau à chaque fois.
Merci Théo.


4. Mon yucca fait des feuilles jaunes. Je suis désespérée. Y a-t-il un botaniste dans la salle ?


5. Dans la série "bidules improbables", j'ai acheté un Neutrogena Wave. Un machin qui vibre sur lequel vous fichez un coton imbibé de produit pour vous ravaler la façade, enfin vous nettoyer la figure, quoi. C'est rigolo comme tout et presque aussi snob que d'ajouter une base et un top coat sur votre vernis à ongles. Je surkiffe, comme on dit.
Messieurs, si vous voulez des idées de cadeaux de Noël pour Madame...


6. Allez, promis, cette semaine, je vais voir un musée rigolo et je vous raconte. Sur ce, bonne semaine !


vendredi 4 décembre 2009

Musées en folie, 1.


Puisqu'il s'agit d'écrire un peu sur cette page web toute belle et toute neuve (mais dont la présentation laisse encore à désirer, je SAIS, je suis une tanche en manipulation informatique), quoi de mieux que de commencer par une râlerie ?

Ordoncques, l'Époux a le bras long et grâce à ce, m'octroie le droit de bénéficier des largesses associées à sa position éminente, à savoir être invitée - par exemple, au hasard - à des visites guidées d'expositions.
Hier, c'était au musée Rodin, où se tient, dans un coin sombre et mal éclairé (et dont les vitrines d'expositions sont dégueulasses), une exposition consacrée au lien entre Henri Matisse et Auguste Rodin.



La mise en perspective de deux artistes, c'est la grande invention muséographico-expositoire des dix dernières années.

Comment on fait ? On prend deux artistes, n'importe lesquels, on colle d'un côté les oeuvres de l'un, de l'autre côté celles de l'autre, on fait un carton biographique pour chacun, deux autres cartons pour raconter leur rencontre (ou leur non-rencontre, si par exemple vous choisissez Van Eyck et Jeff Koons), et vous faites payer huit euros cinquante à tous les guignols qui auront lu la réclame d'enfer que vous aurez eu soin de faire rédiger dans Le Point ou dans les pages Sortir du Télérama.
Moi la première, hein. Pour le Télérama, pas Le Point, faut pas abuser non plus.

Ne reste plus qu'à attendre les rombières emperlouzées qui sévissent habituellement dans ce genre d'expositions.

Bref, là en l'occurence, c'était Matisse et Rodin. Parce que Matisse n'a pas seulement fait des découpages de canson bleu qu'on nous fait reproduire en arts plastiques en CE2, mais il s'est aussi intéressé à la sculpture, et ce dans les mêmes thèmes/termes que Rodin : la danse, le nu féminin, la scupture inachevée, le corps torturé, la simplification, l'expressionnisme, etc.

Alors, un jour, Matisse s'est pointé dans l'atelier de Rodin pour lui montrer ses dessins et ses créations, et il semblerait que Rodin l'ait plus ou moins envoyé paître en lui recommandant d'aller apprendre à dessiner. On en convient, ce n'est pas très gentil.

Cela confirme aussi l'idée assez communément répandue selon laquelle Auguste Rodin était aussi un parfait pignouf, mais ce n'est pas le sujet.

Venons-en à l'exposition, maintenant.

Si vous avez un certain nombre d'euros à perdre, ou si vous êtes vraiment amateurs, allez-y. Sinon, soyons francs, c'est vraiment cher payé pour ce que ça apporte - en plus, les vitrines sont sales et mal éclairées. En outre, l'exposition est minuscule (trois malheureuses salles) et manque cruellement d'explications. Je ne parle même pas du malheureux Nu Bleu de Matisse, relégué au fond d'un couloir d'un mètre de large, en fin d'exposition.

Néanmoins (car il y a toujours un néanmoins), quelques éléments stimulants :

- l'idée, qu'il convient de marteler allègrement, de la perméabilité entre les arts et les disciplines. On notera la très jolie vitrine (un peu mieux nettoyée, en outre) consacrée aux statuettes et aux dessins de Rodin et de Matisse sur le sujet de la danse - et le rappel de l'amitié entre ces artistes et des danseuses comme Isadora Duncan et Loïe Fuller. Des petites figurines bondissantes, torturées, inachevées, brutes, qui donnent l'impression de s'envoler, très joliment mises en perspective avec les dessins et les découpages de Rodin.



- de beaux dessins et quelques lithographies : Rodin, académique et érotique, Matisse, plus léger et plus sensuel.

- les quatre impressionnants panneaux de bronze de Matisse, représentant un nu féminin de dos, de plus en plus stylisé. On pense à la monumentalité des statues préhistoriques de Filitosa, c'est très troublant.





Après, c'est vous qui voyez, mais normalement, maintenant que vous avez lu ça, vous pouvez vous en dispenser avec la conscience tranquille. Vous venez d'économiser huit euros cinquante, merci qui ?

dimanche 2 août 2009

Les gros branleurs du Quai Branly.


Je n'avais jamais fichu les pieds au musée du Quai Branly jusqu'à hier. Un peu parce que je n'avais jamais trouvé le temps, et beaucoup parce que les fétiches océaniens troglodytes, je m'en fous un peu. Jusqu'à hier, je ne savais pas trop pourquoi, mais heureusement, j'étais accompagnée de ma chère Élise qui a su mettre des mots - comme toujours - sur ce que je ressentais vaguement.

En fait, les statuettes phalliques en bois, les colliers en coquillage, les pagnes en peau de zébu, les paniers en vannerie et les pots en poterie, c'est hyper moche. Les snobs trouvent ça beau mais en fait cela ne fait que réveiller des pulsions. Cela ne fait appel à aucun sens du beau, du sublime. C'est juste là. Et en plus, c'est moche (mais je l'ai déjà dit).

Cependant, faut pas mourir idiot. Et puis, avec ma copine Élise, on voulait aller reluquer les pectoraux de Johnny Weissmüller voir l'exposition sur Tarzan, qui se peut visiter en ce mois d'août au Quai Branly.

On se pointe donc sur place et là, franchement, agréable surprise : le jardin, le bâtiment, c'est plutôt réussi. Frais et agréable, avec des petits nanimaux dans les bassins (des piafs, pas des hippopotames, faut pas rêver non plus). Et en plus, comme nous sommes jeunes et belles, on ne paie pas notre entrée. La vie est belle.

C'est dans l'exposition que ça se complique et que nous nous énervons progressivement. La raison ? Pour un musée qui se veut "haut de gamme", cette exposition n'est pas une exposition scientifique. Et en plus, c'est assez mauvais, un comble avec un sujet en or pareil.

Pourtant, tout commençait bien. Le sous-titre de l'expo ("Rousseau chez les Waziris") semblait indiquer que le commissaire avait bien pigé l'intérêt de son sujet, à savoir : quelle vision de l'homme, de la nature, du "bon sauvage", transparaît dans ce mythe du XXe siècle ?

Si l'on prend la retape de l'expo sur le site, on lit :

Cette exposition, consacrée à une icône de l’imagerie populaire, propose au public de découvrir les voies de la création du héros, et le décryptage du mythe qu’il incarne.

=> Cette exposition ne permet rien du tout au public. Rien n'est dit ou presque sur Edgar Rice Burroughs, créateur du personnage de Tarzan. On a à peine ses dates et deux-trois considérations banales sur l'histoire d'un gosse dont papa aurait préféré qu'il fît carrière d'ingénieur mais qui se dirigea vers les petis mickeys. Idem, quasiment rien sur ses influences, ou très mal fichu. Le rapport entre l'univers de Kipling (Le Livre de la Jungle) et Tarzan, pourtant évident, est à peine effleuré. Les considérations sur le contexte de la fin du XIXe siècle, sur les colonies, les grandes explorations, sont réduites à quelques phrases banales de l'ordre du "à l'époque, les gens étaient racistes, et pi aussi puritains, d'ailleurs Tarzan et Jane ne sont jamais à poil, et puis alors l'Afrique, ça faisait fantasmer le petit bourgeois londonien". Sans blagues.

Si Edgar Rice Burroughs est le père absolu du personnage de Tarzan, tous ceux qui le mirent en scène - dans la bande dessinée, le cinéma, l’affiche, la figurine, le disque, le jeu…- se réfèrent à des imageries et des représentations collectives qui fondent quelques unes des mythologies les plus fortes de notre siècle.

=> Là encore, un certain nombre de documents variés ont été réunis. Planches de BD, éditions en plusieurs langues des livres de Tarzan, films - du muet à Christophe Lambert. L'ennui ? Rien de tout cela n'est daté, mis en perspective, exploité. On a collectionné, rien de plus. Les commentaires des pièces sont rédigés dans le style café du commerce intello alliant périphrase foireuses ("le parfait petit meccano de l'imaginaire colonial" pour "la série de clichés coloniaux habituels") et considérations déplacées : on se souviendra notamment d'un carton consacré à l'épisode où l'on voit Jane sortir nue d'un buisson, aussitôt rhabillée en bikini panthère par la censure des illustrés pour enfants, se terminant sur cette phrase inimitable : "Aujourd'hui, une certaine Sarah Palin semble suivre la même voie de censure". Mais quel rapport, bordel ?

Alors certes, point intéressant de l'exposition, les extraits de films, plutôt rigolos (et puis les pectoraux de Johnny Weissmüller, quoi) et bien choisis. Des comiques, des très sérieux, un avec Christophe Lambert, un avec des vrais animaux, d'autres avec des léopards en peluche et des types déguisés en gorilles, de l'érotisme à deux balles des années 1930, bref, ça vaut son pesant de cacahuètes. Mais de là à en tirer quelque chose d'intéressant...

L’exposition parcourt les origines et la nature de Tarzan, en tant que personnage et en tant que mythe (de Saturnin Farandoul, documentaire de 1914, à Greystoke en 1983), et réhabilite le personnage en tant que héros contemporain de défense de la nature.

=> Eh bien non ! Rien ou presque n'est dit sur le personnage de Tarzan, sur son histoire. On ne prend même pas la peine de vous expliquer comment un type blanc a débarqué dans la jungle africaine (le coup de lord et lady Greystoke qui l'ont paumé entre deux lianes, etc).

En revanche, et c'est là le pompon de la débilité politiquement correcte, on nous en fait un héros écolo. Avec des cartons du parcours enfant qui vous expliquent que "comme Tarzan, sois l'ami des bêtes", "comme Tarzan qui se déplace super vite dans la jungle, prends ta trotinette pour lutter contre le réchauffement climatique", "comme Tarzan, protège les ours blanc et ne prends pas l'avion pour aller faire des safaris pour tes vacances".

Comme si l'écologie c'était un truc de héros. N'importe quoi. Bien sûr qu'il y a un côté "écolo" même dans l'oeuvre originelle (sur le mode "science sans conscience n'est que ruine de l'âme"), bien sûr qu'il y a un côté admiratif pour une Afrique pure et fantasmée. N'empêche que Burroughs, s'il critique comme Kipling la société occidentale et coloniale, n'en prend pas moins les Africains pour des crétins - ou des cannibales.

Quand on a peur des mots et des héros du XIXe siècle, on prend Candy comme sujet d'expo, pas Tarzan. Tarzan, c'est le mâle blanc dans toute sa splendeur d'homme occidental : il a beau vivre parmi les singes et être avant tout un modèle de force brute, c'est aussi un modèle de raffinement - il parle aussi l'anglais médiéval, le français, l'allemand et d'autres langues européennes. Rien à voir avec un héros écolo et proche de la nature. D'ailleurs, le mâle blanc qui sauve la jungle, c'est colonial et fââââchiste : il faut donc réhabiliter le personnage, bien sûr ! Quoi de mieux que l'écologie.

L'expo se termine enfin en eau de boudin par la pub de Jean-Paul Goude pour le parfum homme de Guerlain (celle avec un beau gosse aux yeux verts qui boit dans un marigot avec un copain léopard puis devient léopard lui-même), un extrait de film avec Marlène Dietrich dans une revue de music-hall déguisée en singe (on ne sait pas ce qu'il fout là cet extrait de film, probablement qu'ils n'ont pas su le caser ailleurs), et par une allégorie de la pureté : une femme africaine allaitant. Bref, du gros n'importe quoi.

J'en conclus que le commissaire de l'expo, tout ethnologue connu qu'il est, ne sait pas que l'ethnologie est une science, et qu'il n'est pas interdit d'en faire sérieusement. Ou alors, il le sait mais il est tellement affolé à l'idée de passer pour un gros vilain méchant colonialiste qu'il est prêt à faire dire n'importe quoi à son sujet.

Dans tous les cas, c'est grave.

Mais quand même, il y a Johnny Weissmüller.

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