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lundi 28 novembre 2011

Ah, les conversations Facebook, ou le café du commerce même pas intello.

Aujourd'hui sur Facebook, Le Jour du Seigneur (que j'ai l'honneur et l'avantage de compter parmi mes amis) publiait une petite niouse sur la place des femmes dans l'Eglise. Ce qui m'a donné le bonheur de lire la prose de quelques messieurs que j'ai autant envie de rencontrer qu'un loup-garou un soir de pleine lune. Je vous laisse apprécier - et non, je ne sais pas faire de captures d'écran. Mais ce n'est pas grave, il y a quand même de quoi se marrer.


Pourquoi les femmes sont elles aussi peu représentées dans les instances d'Eglise? L’Église est elle prête pour l'ordination des femmes? La réponse de Christine Pedotti dans un bonus. Une exclusivité lejourduseigneur.com

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    • Sylvain Lagrange Le jour ou les femmes seront ordonnées je quitterai l’église catholique, déjà que je n'y reste que par amour de Benoit XVI. Je rejoindrai les Orthodoxes! Les femmes ont un travail immense a faire dans l’église mais pas d'être prêtre.
      Il y a 7 heures · · 1
    • Pierro Mendes Je confirme c'est aussi ce que j'allais dire c'est du tout normal
      Il y a 6 heures ·
    • Patrice Le Cavorzin je suis pour que les femmes puissent être prêtres !
      Il y a 6 heures · · 3
    • Sylvain Lagrange Je pense que seul des catholiques pratiquants peuvent avoir une opinion sur ce sujet et sur tout sujets d'église.
      Il y a 5 heures ·
    • Luc Moisan Je pense que les femmes sont très présentes dans l'église (en pastorale, par exemple) mais leur travail n'est pas toujours reconnu à sa juste valeur.
      Il y a 4 heures ·
    • Le Jour du Seigneur Pratiquants ou pas, votre opinion compte! Merci de débattre ici, dans le respect bien entendu.
      Il y a 3 heures ·
    • Gilles Priollet La femme est vénérée dans l'Eglise comme dans aucune autre instance humaine. D'autre part l'égalité ne se décrète pas ; c'est une tentative de mise à niveau politique démagogique car impossible à atteindre, par nature. L'égalité est en droit, donc dans la loi humaine seulement. rendre la femme par contrainte égale de l'homme est une manière de la dégrader, de lui enlever ses qualités pour lui donner des qualités d'homme. Cela n'est ni favorable à son développement ni à l'équilibre de la société. Il suffit pour s'en convaincre de voir ce que font les enfants dans la rue. Il n'est donc pas étonnant dans ce contexte que les tenants du nivellement par le bas veuillent faire des prêtresses contre la Foi de celles qui se dévouent de si belle manière.


Alors notre ami Sylvain, il doit être sincèrement persuadé d'être un type super important. Un peu comme ces parents d'élèves qui vous expliquent que si vous continuez à martyriser leur Choupinet, ils le mettront dans le privé. Mais allez-y, putain, cassez-vous ! Puisque vous êtes mieux que tous les autres, allez faire montre de vos talents ailleurs. Je savoure aussi le commentaire sur "seuls les catholiques pratiquants (pas les faux en plastique, hein) peuvent avoir un avis sur la question".

Bref, un mec modeste et ouvert à la discussion, comme je les aime.

Vous aurez sans doute apprécié l'argumentation "anti-femmes prêtres" à base de phrases toutes faites, sans queue ni tête, probablement lues ça et là dans la presse conservatrice et qui consiste à dire que si tout fout le camp, c'est à cause de ces connasses qui ne font pas ce qu'on leur dit de faire (se la fermer, quoi). Vous aurez appris que si les gosses ne sont pas élevés, c'est bien à cause des bonnes femmes - jamais la faute du père qui n'est jamais, bien sûr, inconsistant voire demeuré.
Et encore, on a échappé au sempiternel "la famille est la cellule de base de la société", ressortie à tout bout de champ à chaque fois.



Pour ma part, je me permets juste de faire remarquer humblement que je n'ai jamais, jamais rencontré quelqu'un qui soit foutu de m'expliquer comment on peut justifier que les femmes ne puissent pas accéder à la prêtrise dans l'Eglise catholique. Non que la question m'empêche de dormir. Non qu'elle soit la seule - à titre personnel, je n'ai pas compris tout un tas de trucs qui ne m'empêchent pas d'aller à la messe le dimanche. Tenez, par exemple, j'ai jamais bien compris le rapport entre le fait de mourir sur une Croix et de sauver l'Humanité et c'est pas faute d'écouter les sermons de Pâques avec moult attention. Après, comme je ne suis pas contrariante, je dis que oui, d'accord, après tout si vous voulez, hein.

Je note seulement que, selon le bon vieil adage "c'est toujours les mêmes qui font tout", on veut bien que les femmes fassent tout dans une paroisse : l'animation des chants, la catéchèse, le ménage, l'administration et le secrétariat. D'ailleurs, dans les milieux un peu tradis sur les bords, il est de bon ton de s'en plaindre : trop de femmes, ça fait fuir le chaland et c'est pour ça que l'Eglise fout le camp depuis Vatican II. C'est donc bien toujours de la faute des femmes, donc. Surtout pas des hommes qui sont probablement trop bien pour faire tout ça.

Alors ? Une femme prêtre, pourquoi cela choque-t-il ? Pourquoi non ? Comment l'expliquer avec des arguments que tout le monde pourrait entendre ? D'ailleurs, les anti-femmes-prêtres se réfugient derrière un vague "ordre voulu par Dieu" aussi fumeux que peu compréhensible.

Si seulement on pouvait discuter.











jeudi 8 septembre 2011

Alix de Saint André, En avant route ! - le livre de l'été.



Au Masque et la Plume, j'aime bien Olivia de Lamberterie. Elle a une voix formidablement classe et elle donne envie de lire même les livres qu'elle descend, tellement elle en parle bien.

Comme elle avait parlé plusieurs fois d'Alix de Saint André, pour en dire du bien, j'ai fini par aller à la bibliothèque et emprunter son dernier bouquin, En avant, route !.

Ou comment une femme qui fume ses trois paquets de clopes par jour, qui a perdu puis retrouvé la foi, qui se définit avec humour comme la "petite soeur des riches", part, à trois reprises, sur le chemin de Compostelle.

Alix de Saint-André, fille d'un ancien du cadre noir de Saumur, vous l'avez peut-être vue dans Nulle part ailleurs du temps de Jérôme Bonaldi, vous l'avez peut-être lue dans Elle, bref, elle est journaliste et chroniqueuse.

Et catholique (je ne le savais pas avant d'ouvrir le bouquin). Et pèlerine.

En avant, route ! fait partie des rares romans à m'avoir émue aux larmes. Il y a des romans qui me font tordre de rire (dans le RER, je ne vous dis pas comment les gens me regardent bizarrement). Rares sont ceux qui m'émeuvent réellement.

C'est l'histoire de trois pèlerinages, trois routes, trois aventures humaines et spirituelles différentes. Une méditation toujours drôle et chaleureuse, avec des rencontres farfelues, des hommes et des femmes à la recherche... de quoi ? De réponses à des questions qu'ils ne se posent pas vraiment ?

Alix de Saint-André sait poser un regard humaniste et délicat sur ces gens qu'elle rencontre. Elle sait trouver les mots pour expliquer la foi, simplement, et devient la catéchiste d'un "apostat" en route vers l'apôtre. Carlos l'Apostat, qui deviendra Carlos le converti. Elle raconte son père, ses amis, ses morts. Elle raconte comment on soigne ses pieds et les pieds des autres. Comment on choisit et lave quotidiennement ses chaussettes. Comment on devient mendiant sur la route. Comment parfois, on explose, pour une broutille, et comment on se réconcilie. Comment on apprend à partager. Comment le seul fait de prendre une douche chaude peut tout changer. Comment la marche, les yeux fixés au sol, peut devenir en soi une prière. Comment on récite un chapelet en marchant, machinalement, et comment cela devient une oraison.


Cathos, non cathos, lisez-le. Vraiment. C'est très beau. C'est... humain. Formidablement humain.




dimanche 4 septembre 2011

Le respect, la charité et les trous du cul.



En juin, j'ai fait quelque chose que je n'avais jamais fait de ma vie. Cela peut vous paraître dérisoire, mais voilà : j'ai quitté avant la fin une messe "familiale", celle du baptême de ma dernière cousine âgée d'environ deux ans.

Parce que c'était ça ou je me mettais à coller des baffes à une bonne partie de l'assistance, ce qui vous en conviendrez n'est pas une solution.

Tout a commencé le dimanche matin quand nous nous sommes rendus compte que sur l'ensemble de la famille seuls mes parents, mes soeurs (et mon beauf', l'Epoux n'ayant lui-même pu venir) et mes neveux, assistions à la messe précédant le baptême. Même les parents de la petite future baptisée n'ont pas daigné se magner les fesses pour être à l'heure, sous le fallacieux prétexte expliqué la veille au soir que "à la fin de la messe, on doit venir présenter les enfants à l'assemblée, et il faut passer par la sacristie". J'ai eu le malheur de faire remarquer que ma mère, marraine de la petite, serait tout à fait capable d'assister à la messe, de sortir de l'église, faire le tour et repasser par la sacristie en l'espace de douze secondes, et que donc les autres seraient capables de faire de même, je n'ai récolté que des regards noirs.

Je passe aussi sur les commentaires entendus la veille au soir, à base de "ahlala, le prêtre de d'habitude est bien mais pour le baptême on nous a imposé le vieux qui a Parkinson, bon il est gentil mais c'est relou quoi".

La messe donc. Les cousins se pointent les uns après les autres, s'installent en discutant au fond de l'église. Mais au moins, ils sont là. La famille de l'autre petit baptisé en même temps, du reste, s'abstient ne serait-ce que de rentrer, des fois que ça leur donne des maladies.

Pompon de la pomponette, le baptême. La famille de l'autre petit baptisé ne sait apparemment pas ce qu'elle fait là. Ils débarquent à cinquante dans la petite église de campagne, hurlent des grands bonjours alors que le prêtre essaie désespérément de faire comprendre que bon, euh, ça a commencé là. Personne ne se taira vraiment pendant la cérémonie, du reste. On chante du Yannick Noah - seul moment où nous ne sommes pas les huit clampins susnommés seuls à chanter. Le père du petit baptisé (Ewann, bien sûr - sa petite soeur s'appelle Tess et ce n'est pas un diminutif, c'est bien son prénom) fait rire sa famille en faisant des "YESSSSS" à chaque fois que le pauvre prêtre finit une phrase, se moque de ses tremblements parkinsoniens, fait semblant de chanter en faisant des grimaces.
Je n'ai même pas vraiment compris à quel moment on avait mis de l'eau baptismale sur les petits, tellement c'était le bordel dans l'église. J'en étais à faire des "chut" comme dans une classe de CE2... même mes neveux, 8 et 4 ans, étaient choqués devant le manque de respect total de l'assemblée.

J'ai tenu jusqu'au baptême et je me suis tirée avant la fin. C'était ça ou latter sa gueule au grand connard de père du petit baptisé. Ou fondre en larmes. Ou les deux.

Personne n'a rien vu, de toute façon on n'était plus à ça près. D'autres étaient déjà sortis et leur seule réaction en me voyant sortir en tremblant de rage, c'était "toi aussi tu viens faire une pause clope ? Ah non c'est vrai tu ne fumes pas".


Pourquoi maintenant est-ce que je vous raconte ça ? Non pas, comme on pourra le croire, pour me foutre de la gueule des non-cathos, de ceux qui ne vont pas à l'église, qui ne sont pas super au fait des usages religieux. Mais parce que le grand connard de père de l'autre petit baptisé s'est permis de lire un texte au début de la cérémonie, sur le respect et les valeurs religieuses. Très bien, en soi, pourquoi pas, après tout.
Mais que ce grand connard (y'a pas d'autres mots, désolée) s'est surtout allègrement permis de se foutre de la gueule des catholiques présents, y compris d'un prêtre âgé, malade et handicapé. Et qu'en sortant il s'est aussi permis de faire une sortie sur "ah mais moi, hein, c'était pour la forme, ce baptême, parce que les cathos, ils sont pas tolérants, ils se la pètent...".

Mais il croyait quoi, ce trou du cul ? Qu'il était tolérant, lui ? Qu'il était respectueux ?


Le soir, ma mère - catholique charitable, qui essaie de trouver toujours au moins un peu de bon dans tout - se réjouit de ce baptême... Moi, j'ai surtout eu l'impression que le baptême, on ne l'a pas trop vu, que les gens étaient surtout là pour le gueuleton qui allait suivre. Bien entendu, parmi l'avalanche de cadeaux réglementaires, il n'y a eu aucun cadeau à consonance religieuse fût-elle minime...


Je veux bien que l'Eglise soit critiquable. Je veux bien que les catholiques ne soient pas parfaits, loin de là. Bien entendu.

Ce que je veux, moi, c'est qu'on respecte. Même quand on n'adhère pas, on doit toujours voir avant tout qu'il s'agit, en face, d'êtres humains, avec des croyances, un esprit, une foi (ou pas de foi). Qu'on ne vienne pas à l'église comme des consommateurs. Qu'on arrête de se foutre de la gueule des gens.
J'essaie non pas d'être tolérante (qui l'est, en vérité ?). J'essaie juste d'être charitable. Bien évidemment je ne suis pas allée cracher mon dégoût à la face de tous ceux qui se sont ouvertement foutus de ce qui se passait ce jour-là dans cette église. J'aurais dû, peut-être. Parce que si le Christ nous a dit de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, il n'a pas dit qu'on était obligés de se laisser prendre pour des cons.




lundi 19 juillet 2010

Dormir, mourir, rêver peut-être.


Encore aujourd'hui, à la radio, j'ai entendu parler de la volonté de certains de "lever le tabou sur l'euthanasie". Comme d'hab', pour et contre s'étripent sans réfléchir, servant l'un comme l'autre les exemples les plus terribles, les plus pathétiques, pour dire tout et son contraire.

Ce qui me surprend, dans tout ça, c'est la profonde naïveté du débat - déjà qu'en soi je ne considère pas que le "débat" soit chose forcément positive...

On veut une loi. On veut l'abrogation d'une loi. On veut "combler un vide juridique" (ah, cette expression qui fait hurler à la mort les juristes...).

C'est bien beau tout cela. Ces prétendues associations de "droit à mourir dans la dignité". Ces vertueuses indignations contre la "culture de mort". Mais, mis à part déballer de façon assez peu pudique des vies privées de gens qui n'ont rien demandé (ou au contraire, demandent un peu trop à être mis sur le devant de la scène, dans certains cas, allez savoir ?), c'est encore la preuve que le "débat d'idées", tellement à la mode aujourd'hui, n'a aucun sens.

Vouloir "ouvrir le débat" sur l'euthanasie, c'est découvrir que le feu ça brûle et l'eau, ça mouille.

J'avais déjà fait un bout de réflexion du temps que mon snobisme téléramesque me poussait, à 18 ans, à regarder des trucs du Cinéma de minuit, sur la 3 (le snobisme téléramesque, je l'ai toujours, mais comme je n'ai plus la télé, ça limite les occasions de le manifester). Une fois, je suis tombée sur un film avec Fernandel. Pour une fois, c'était du Fernandel pas marrant, où le grand homme jouait un type dont la femme, atteinte d'une maladie incurable, supplie son époux de la tuer. Le type s'exécute mais la famille refuse d'en entendre parler. Quand le type va jusqu'à s'accuser publiquement, dans le but d'expier juridiquement le crime qu'il a commis, la famille tente de le faire enfermer.

1950, hein, le film. On disait quoi, déjà, sur ce débat, qu'il était "signe de notre époque" ? Brûlant d'actualité ? En outre, film tiré d'un bouquin écrit en 1939 et 1940.

Parce que ce vieux film de 1950 dit exactement ce qu'il y a à dire de l'euthanasie : oui, cela existe. Mais s'il s'agit toujours d'un drame, la société n'en veut pas sur la place publique. Et du reste, il n'est peut-être pas bon de vouloir à tout prix en faire une affaire publique.


Mes humbles réflexions ont été complétées par ma sortie toute récente de la lecture des Thibault, de Martin du Gard. Pour ceux qui ne savent absolument pas ce qu'il y a dans le bouquin, très rapidement, il y a deux frères, un médecin, Antoine Thibaut, et son frère, Jacques, un bon à pas grand chose mais socialiste et révolutionnaire. À plusieurs reprises, dans les scènes où intervient Antoine, il apparaît clairement que l'idée d'abréger les souffrances de certains malades par une piqûre létale, est parfaitement admis par les médecins, mais même plus généralement par la société. Antoine injectera une dose mortelle à son père - comme il se suicidera, pour abréger ses souffrances à lui, gazé pendant la Grande Guerre.
Ce qui m'a frappée dans la scène où Antoine tue son père (ne soyons pas naïfs : bien sûr que l'euthanasie est un meurtre), c'est que si l'acte se fait hors de la vue du personnel de la maison, il me paraît assez peu vraisemblable que les gens ne se doutent pas de ce qui vient de se passer. Ben tiens, l'instant d'avant il n'était pas frais, certes, mais vivant, et juste après que le docteur s'est retrouvé seul avec lui, il est mort ? Tout le monde sait parfaitement quel a été le geste d'Antoine, fils et médecin.

Et pourtant, personne n'ira protester contre ce qui s'est passé et qui restera dans le secret de la famille - et, peut-être, un moment douloureux dans la conscience d'Antoine (qui du reste ne semble absolument rien regretter).

Allez, pour mémoire, "La mort du père", vol. 6 des Thibault, 1929. Hein, quoi, "question d'actualité" ?



La seule chose qui soit d'actualité sur ce thème, c'est la crispation. La volonté de déballer. De nous raconter des histoires plus dégueulasses les une que les autres - comme si la dégueulasserie de la vie de tous les jours ne suffisait pas. De traîner des gens devant les tribunaux, ou de s'ériger en apôtre du Bien sous prétexte qu'on vend à des désespérés des petites pilules qui font mourir relativement rapidement. De réclamer. De faire d'une question de liberté individuelle une affaire de lois - en niant, de l'affaire, la liberté des individus et des familles.

Aussi, faut-il autoriser l'euthanasie ? Non. Mais faut-il vouloir dénoncer, durcir la répression de celle-ci ? Je ne crois pas.

Je crois que les choses étaient plutôt bien faites au temps de Martin du Gard : on savait, on n'était pas dupe, mais de là à ce que la Société intervînt dans l'intérieur des chambres de mourants et des consciences...


Malheureusement, au nom du Bien dont divers camps se disputent l'interprétation, la liberté s'amoindrit. Et ça, c'est vraiment d'actualité.

Et le gros avantage de penser à se tourner vers le passé, ça permet de comprendre notre vraie nature. Non, nous ne sommes pas si actuels, si modernes, que nous croyons. Sur la liberté, sur la vie et sur la mort, personne n'invente rien - ou si rarement...



J'aurais bien, du reste, des parallèles à faire avec la question de la burqa : au nom d'un Bien, on se mêle de ce qui ne nous regarde pas. J'en aurais même avec l'avortement, mais comme mes idées sont encore fumeuses, je les garde pour moi, excusez.Pour vous la faire courte et afin que les "pro-vie" comme les pro-euthanasie ne me tombent pas sur le râble en réclamant que je me positionne, je clarifie : en tant que catholique, je crois au péché et au libre arbitre. Pour moi, l'euthanasie est un meurtre, donc un péché, point. Pas à tortiller des plombes là-dessus. Mais que c'est le libre arbitre, et lui seul, surtout pas une loi, qui doit me faire aboutir à un choix. Et en tant qu'épouse de juriste, je commence à comprendre des trucs sur le droit, et j'estime que pour le moment, les choses ne sont pas si mal foutues que ça. Pour les catholiques comme pour les autres.



vendredi 26 mars 2010

Les joies du commentaire.



Hier, j'ai reçu un message de Blogger. Un commentaire à modérer. J'ouvre le mail et tombe là-dessus :

La messe, en latin en français ou en chinois, c'est bon comme les enculades d'enfants de choeur dans les sacristies par de gros prêtres pervers, et d'autant plus pervers qu'ils sont plus intransigeants dans leurs condamnations des moeurs du siecle. Mais après tout, c'est pour ça que vous, parents catholiques, mettez vos enfants dans les pensionnats religieux, non ? Pour qu'on leur élargisse le cercle de leur connaissance, hein ?

Finalement, je vais soutenir vigoureusement les pratiques de pédophilie institutionnelle de l'église catholique. Pour une église toujours plus pédophile, toujours plus haineuse, toujours plus jeunesse hitlérienne, toujours plus dogmatique, de sorte qu'elle apparaisse plus que jamais pour ce qu'elle est : un cloaque.


Ouch.

Passé le choc et l'envie de mettre mon poing dans la gueule au connard qui n'a pas eu honte d'écrire ces lignes, j'ai été prise d'un profond sentiment de tristesse et de lassitude. On a beau se dire que tout ça c'est des cons retranchés derrière l'anonymat de leur écran, on se lasse.


Peu après, j'ai discuté avec l'Époux de la nouvelle affaire Benoît XVI qui aurait couvert des prêtres pédophiles. Et j'ai eu aussi le plaisir de lire l'excellent article de Koztoujours sur la question :


http://www.koztoujours.fr/?p=7211



Outre le moment de franche rigolade (car oui, en plus, c'est drôle), un commentaire m'a fortement interpellée : l'un des lecteurs souligne que c'est fou ce que les anticléricaux connaissent tous des tas de gens violés par des prêtres.

Moi aussi j'en ai fait des retraites de communion, de profession de foi et de confirmation, avec des moments où on était en tête à tête avec l'aumônier. Des camps scouts en pagaille, des pélerinages divers et variés. J'ai connu des tas de gens qui ont fait la même chose que moi, certains qui ont été placés dans des pensionnats tenus par des religieux, et je ne connais, ni de près ni de loin, personne qui puisse me rapporter un cas, un seul, même éloigné, de pédophilie avérée au sein des communautés religieuses.
Silence des victimes ? Peut-être, mais enfin, si tous les petits catholiques avaient été violés dans leur enfance, ça ferait quand même des effets à long terme, non ?

Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les prêtres pédophiles, ça n'existe pas. On sait bien que les salauds de cette espèce choisissent des métiers qui les rapprochent des enfants : instit, moniteur de sport... le boulot d'aumônier de jeunes en fait malheureusement partie.
Je ne minimise pas non plus la douleur d'un enfant violé, et je pense tout simplement et frustement que les pédophiles sont des gros dégueulasses, point. J'espère qu'ils auront des tas de très, très gros problèmes dans ce monde et dans l'au-delà, qu'ils soient prêtres ou non, et que ce sera bien fait pour eux.

Seulement, il y a beaucoup d'accusations. Pas toutes vraies. Et j'en ai plein le dos des blagues sur les curés pédophiles, des sales sous-entendus et de la diffamation publique - car oui, dire que le pape a couvert des actes pédophiles, c'est un petit peu de la diffamation quand même. Mais vraiment marre. Chaque jour que j'ouvre le journal, j'ai l'impression de prendre une gifle. Et c'est lassant, à force.


Quant au crétin qui a pris la peine de m'écrire ce message, je me contenterai de lui dire que, pauvre con, je te pisse à la raie, ça te va comme ça ? La métaphore à base de fesse me semble être tout à fait digne du fond de ta pensée.



mercredi 3 mars 2010

Du bon usage de la messe quand on est une grosse feignasse.

Il se trouve que je ne suis pas du matin. Il se trouve que la perspective d'avoir à me lever avant 9h du matin est une mission quasi-impossible. Je suis du reste littéralement écrasée d'admiration devant la force mentale de mon Époux, capable de se lever tous les jours que Dieu fait (sauf le samedi et le dimanche), à 7h30.

Parce que moi, le matin, y'a pas moyen.

Alors, la messe du dimanche matin, c'est un vrai problème. Parce qu'il s'agit de tomber du lit avant 10h, histoire d'y être à 10h45, heure de la messe dominicale dans ma paroisse.

Dilemme. Y aller le samedi soir ? Difficile.

D'où joie et pleurs de joie quand j'ai découvert que ma paroisse avait mis en place une messe le dimanche soir, 18h l'hiver et 18h30 l'été. Superchouette.

Problème : c'est la messe en latin. Le latin, en soi, je m'en balance sévère, mais j'étais un peu triste de ne plus voir le curé de la paroisse, qui dit la messe le matin. Enfin on s'en remet, me direz-vous.

Bilan des courses, je suis devenue tradi par flemme. Enfin tradi, pas vraiment, mais l'expression fait rigoler les copains, alors je la garde.

Autre bilan, y a-t-il vraiment intérêt à aller à la messe en latin ?

- pour le latin ? cf. supra, le latin, je m'en balance. Au mieux ça ne fait que réveiller en moi de douloureux souvenirs de prépa (où on faisait du latin sans dictionnaire, eh ouais). En outre, j'ai derrière moi 25 ans de pratique dominicale, la messe pourrait être dite en espéranto que ça va bien, merci, je sais où on en est.

- pour la communion à genoux dans la bouche ? Bof. C'est folklorique la première fois, mais le folklore trouve assez vite ses limites. En outre le côté "prêtre qui tourne le dos de temps à autres à l'assemblée", je trouve ça un peu ridicule, et j'ai pas bien compris l'intérêt d'assister à des trucs qu'on n'entend pas. Il faut dire que mes capacités de concentration sont à peu près nulles et que mon esprit à vite fait de se mettre à penser à la liste des courses sitôt que le prêtre commence à murmurer.

- pour le décorum ? Mis à part que les prêtres ont des ornements sacerdotaux assez canons (ils ressortent les belles broderies, et tout), je déteste toujours autant le chant grégorien (chiant et impossible à écouter - désolée j'ai été élevée à Rameau et Mozart, moi) et l'encens me fait toujours autant éternuer. Aussi, je bénis le prêtre qui s'occupe de la messe en latin, qui limite autant que faire se peut l'usage de l'encens. Allergique, lui aussi, peut-être ?

- pour l'ambiance ? Déjà plus. Dans ma paroisse, la messe en latin, c'est pas pour les douze tradis du quartier, c'est plutôt pour les quinze petits vieux nostalgiques. D'ailleurs, en gros, on est une grosse vingtaine dans l'abside de l'église, peinard dans un coin à l'abri des courants d'air, et les petits vieux sont contents. Et puis en plus, comme on est pas beaucoup, on peut plus facilement causer avec le prêtre à la sortie. Superchouette.



Conclusion : ma propension à la flemme m'a ouvert les yeux sur un point : la messe en latin, c'est pas du tout ce qu'on croit. Et plus précisément, que la messe en latin n'est pas le problème, le problème, c'est ceux qui font la messe, qu'elle soit en français, en latin ou en moldave. Encore plus précisément, que le vrai problème, c'est les imbéciles et les radicaux de tout poil.



Attendez, j'ai pas dit que ma conclusion allait être révolutionnaire, eh.

samedi 12 décembre 2009

L'Immaculée Conversion


Moi je m'en fiche, c'est celle qui l'a dit qui l'est!
8 décembre - Solennité de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie
Calée par un hasard du calendrier (?) au début de l'Avent, au tout début de l'année liturgique, la solennité de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, que l'Eglise a célébrée mardi, rejoue sur une autre partition le registre de l'attente. Entre l'attente du Christ Roi qui clôt l'année sur une violente perspective eschatologique et l'Avent qui nous conduit à la joyeuse Nativité du Messie, la présence de la Vierge Marie se fait sentir comme un repère rassurant. De l'ombre embrasée de l'Apocalypse à la lumière tremblante de la crèche dans la nuit...
Et pourtant cette solennité, et le dogme qui l'accompagne, ne sont ni faciles à comprendre, ni évidents à accepter. On ne trouve évidemment aucune trace de ce que l'Eglise nous propose aimablement d'avaler comme un "mystère de la foi" dans les écritures. D'ailleurs les textes du jour tournent autour de la nouvelle Eve et de l'Annonciation, entretenant par là le malentendu sur l'Immaculée Conception dont il est question. Le Catéchisme, particulièrement étique sur le sujet, ne nous aide pas vraiment plus (cf. 411). On se retrouve pour ainsi dire bien démuni devant cette grande formule "Immaculée Conception", qui fleure bon la masturbation intellectuelle théologisante, l'apparition à la grotte d'une dame toute blanche dans la boue du ruisseau, et la dévotion puritaine d'une autre époque.
Car en plus d'être démuni il est possible qu'on ne se trouve pas très à l'aise. Immaculée Conception, Vierge conçue sans tache. Sans LA tache, celle du péché originel, vous savez, celui dont on n'entend plus parler, et dont, à vrai dire on n'a plus vraiment envie de parler. Celui dont on ne comprend pas très bien comment il pourrait se justifier, ni d'où il sort, sinon de la culpabilité paternelle théologisée de notre champion de la prédestination, Augustin. Enfin, quand je dis "on", je parle pour moi, il faudra bien que j'assume un jour ce débat... mais le péché originel, on s'en occupera un autre jour.
Pour en revenir à nos moutons, en toute cohérence logique, il semble évident qu'il faille accepter l'idée que, pour porter en elle et tisser en sa chair la chair du Christ préservé du péché, Marie en ait été préservée elle-même. Pourquoi et comment... Mystère. Mais ça n'est pas cette ignorance du pourquoi et du comment qui gêne, ça n'est pas le plus ennuyeux. Ce qui plombe, c'est de ressentir ce dogme comme la sacralisation de la pureté d'une femme désincarnée, d'une sorte de déesse nimbée dominant avec hauteur notre infinie capacité à nous vautrer dans nos taches diverses et variées.
La pureté de la Vierge Marie sauve l'humanité en rendant possible l'Incarnation. Mais le choix de l'évangile de la solennité de l'Immaculée Conception nous rappelle que la pureté ne suffit pas: « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole ». Marie a beau être sans tache, elle n'est pas sans avoir son mot à dire. Ce qui importe à Dieu c'est la liberté de l'homme, qu'Il a créé autonome, pour qu'il puisse choisir de se tourner vers Lui. Or la première lecture du jour nous indique que la liberté de Marie, la Vierge toute pure, renvoie à la liberté d'Eve, la première femme, non moins pure... à l'origine. Mais la liberté d'Eve s'est laissée prendre au spectre de sa toute puissance. Celle de Marie se plie à l'autorité divine et en recueille toute la fécondité. Eve et Marie sont les deux archétypes qui se rejoignent dans le visage de l'humanité, perdue et rachetée, ainsi que les deux termes de l'histoire du salut qui est l'histoire d'une conversion.
Eve toute pure avant la première faute, Marie toute pure mais toute libre devant Dieu, on voit bien que la pureté ne suffit pas à nous sauver. L'Immaculée Conception nous renvoie donc à quelque chose d'autre qu'à cette pureté fantasmée qui nous hante. Peut-être nous renvoie-t'elle simplement à notre propre conversion. Dans notre rapport à nous-même, à Dieu et à l'autre, la Vierge pure et l'Eve impure nous questionnent quant au regard de Dieu sur notre nudité. Adam et Eve ayant commis l'irréparable se cachent dans le jardin. "J'ai pris peur parce que je suis nu", avoue le premier homme à Dieu qui le cherche et qui s'étonne: "Qui donc t'a dit que tu étais nu ?". Et nous, qui nous a dit que nous étions nus? Que cachons-nous, parfois sous de si terribles stratagèmes, sous de sinistres oripeaux?
Le péché originel, le début du mensonge, de la honte, de la peur. La fin de la nudité pure et heureuse. La crainte du regard de Dieu et de celui de l'autre, alors qu'Adam et Eve prennent peur devant leur nudité réciproque et se couvrent de vêtements. Se protéger de l'autre, se préserver de Dieu, cacher sa faiblesse et sa vulnérabilité. La nudité parfaitement pure de l'Immaculée Conception nous permet de retrouver cette liberté de se montrer nu et de vivre sous le regard de Dieu sans peur. L'Immaculée Conception nous ouvre à une immaculée conversion. Puisque le baptême nous lave de nos fautes. Puisque nous avons toujours la liberté de nous tourner vers Dieu dans notre nudité pour Lui demander de nous rendre immaculés. Puisque, la deuxième lecture le rappelle, "en Lui, il nous a choisis avant la création du monde, pour que nous soyons, dans l'amour, saints et irréprochables sous son regard"

samedi 5 janvier 2008

Unis dans le corps amoureux du Christ

"Très Chère, il me faut me hâter en t'écrivant; j'essaierai pourtant de t'écrire quelque chose, fût-ce très peu de chose, qui puisse, en une certaine mesure, réveiller ta joie.
Car enfin tu es imprimée dans la moëlle de mon coeur, et loin que je puisse t'oublier, j'évoque au contraire d'autant plus souvent ta mémoire, que je sais combien tu m'aimes avec sincérité, et de toutes les entrailles de ton coeur"
Qui adresse ces mots ardents à la dame de ses pensées? Un amant à sa maîtresse, dont il est séparé depuis trop longtemps? Un époux en voyage qui rassure son épouse inquiète? Un fiancé qui désespère de pouvoir posséder sa fiancée un jour?
Perdu. Il s'agit d'un extrait des lettres du Bx Jourdain de Saxe (1185 - 1237), successeur de saint Dominique à la tête de l'ordre des prêcheurs, à la Bse Diane d'Andalo (1200 - 1236), jeune moniale dominicaine.

Incroyable, mais vrai! Longtemps inaccessible, ce texte est réédité par les éditions du Cerf en l'honneur de l'année jubilaire de l'ordre dominicain, commémorant le 800ème anniversaire de la fondation des moniales. Occasion de se rappeller qu'un ordre religieux, et cela comme une famille, se construit grâce aux liens puissants qui peuvent se tisser entre les hommes et les femmes... Quoiqu'on puisse en penser dans les sphères trop viriles de l'institution romaine, les hommes et les femmes sont complémentaires et c'est une chose bonne car voulue par Dieu lui-même.
Chance aussi de pouvoir accéder par le biais de ces 50 lettres (dont les réponses sont perdues) à l'intimité surprenante du coeur de ces saints dominicains vieux de huit siècles. Surprenant de constater que l'amour, l'amour amoureux qui vise un homme ou une femme, n'est pas absent de leur vie! Il est même, au contraire, une force fondamentale...
Et pourquoi en serait-il autrement? Les prêtres, les religieux, les saints et les saintes, ne deviennent pas êtres angéliques et acorporels en recevant l'ordre ou en prononçant les voeux. Pourquoi les priverait-on de sentiments? Seraient-ils d'heureux mortels déjà morts à toute passion du coeur et du corps?
La différence essentielle entre eux et le commun que nous sommes se situe ailleurs.
"La santé que je désire pour moi-même, je la désire aussi pour toi, ma fille très chère; car avec ton coeur mon coeur est un dans le Seigneur"
(lettre 43, page 123)
L'union amoureuse de Jourdain et de Diane est vécue dans le corps aimant de Jésus, comme une eucharistie au sein du suprême sacrifice d'action de grâce. Dépassant sans en supprimer l'intensité tragique la contradiction fondamentale exprimée dans ce passage de l'Homme sans qualités:
"Comment s'expliquer que l'idéal de tous les amants soit de devenir un seul être, quand ces ingrats doivent presque tout l'attrait de l'amour au fait qu'ils sont deux et de sexe délicieusement différents?"
(II, chap. 56, p. 582)
Devenir un seul être, dans le corps du Christ: l'expérience de l'amour comme celle de l'eucharistie fait éprouver aux hommes la réalité de la communion universelle dans le corps mystique du Christ, qui se révèlera lors de la plénitude des temps où tous seront en tous. "Deux et de sexe délicieusement différent", Diane et Jourdain communient dans le corps du Christ où s'épanche leur profonde affection mutuelle. S'apportant tous deux force conseils et soutien, au long des séparations, quant à leurs ministères respectifs.
"Le temps dont je dispose à présent est trop court pour que je t'écrive, ainsi qu'il me serait doux, une de ces lettres comme tu les aimes.
Cependant je t'écris, et je t'envoies le Verbe abrégé, fait tout petit dans la crèche, qui pour nous S'est incarné Verbe de salut et de grâce, Verbe de douceur et de gloire, Verbe qui est le très bon, le très suave Jésus-Christ; et Jésus-Christ crucifié, exalté sur la croix et élevé à la droite du Père, vers laquelle et par laquelle tu élèves ton âme - y soit-elle en paix, sans fin, pour les siècles des siècles!
C'est ce verbe qu'il faut relire dans ton coeur, repasser dans ton esprit; c'est sa douceur qu'il faut avoir en ta bouche comme celle du miel. C'est ce verbe qu'il faut méditer sans cesse, sans cesse rouler dans ta pensée: qu'il demeure en toi, et habite toujours en toi.

Il est encore un autre verbe, petit et bref: c'est ma tendresse, qui a ta dilection parlera pour moi dans ton coeur et rassasiera ton désir. Que ce verbe soit toujours avec toi, qu'il demeure aussi toujours en toi"
(lettre 31, p. 99)
Toute la puissance réthorique d'un frère prêcheur pour exprimer la profonde union entre l'amour de Dieu et celui qu'il éprouve lui-même... Union des coeurs et des corps dans le coeur et le corps de Dieu. L'union des corps est manifeste:
"Maintenant je suis près de partir pour la Lombardie et j'espère que dans peu de temps, grâce à Dieu, je te verrai. J'ai su que tu t'étais blessée au pied; et j'ai mal à ton pied. Te voila avertie de te montrer prudente, et en ce qui est de ton pied, et en ce qui est de tout ton corps"
(lettre 47, p. 133)
Jourdain s'attache à modérer les excès passionnés de Diane et l'incite à ne pas négliger son corps, sa nourriture (lettre 14, p. 54) et sa santé.
"Je ne te paie pas de retour, je le crois fermement, car tu m'aimes plus que je ne t'aime. Mais je ne veux pas que cette affection, qui m'est douce, éprouve trop ton corps ou trouble trop ton âme"
(lettre 15, p. 57)
Mais l'affection fait exploser les cadres spatio-temporels et les deux amis se voient en rêves (lettre 46) ou évoquent leur présence spirituelle l'un à l'autre:
"Mais encore que je ne vienne pas te rendre visite en mon corps, je n'en suis pas moins avec toi en esprit car où que j'aille, en mon corps, je demeure avec toi, en esprit; et toi qui demeures corporellement je t'emporte avec moi, spirituellement"
(lettre 41, p. 118)
Diane et Jourdain auront toute leur vie fait l'épreuve de la séparation, thème qui recoupe dans les lettres celui de la mort, séparation si brutale, qui est aussi promesse d'union totale... Ainsi cette lettre 17, déchirante, où Jourdain évoque la mort de son cher Henri, en pleine jeunesse:
"Quand Dieu essuiera toute larme des yeux de Ses saints, Il essuiera aussi ces larmes amères que, depuis mon départ, tu as si abondamment versées. Non sans doute à la mesure de l'immense chagrin de ton coeur, j'avais espéré, sous l'inspiration du doux Esprit Consolateur, pouvoir t'envoyer quelques consolations; mais voici que mon espérance a fui, parce que toute consolation s'est dérobée de mon âme. Car Celui qui divise et départage entre tous, comme il lui plaît, Celui-là même qui ne séparera plus les Frères unis, il lui a plu de les séparer, Il les a séparés, c'en est fait"
(lettre 17, p. 61)
La douleur extrême de Jourdain, qui perd son fils spirituel et son frère en saint Dominique, ne trouve sa consolation que dans l'espoir d'accéder à cette joie parfaite que le Christ a promise. Mais cette expression dont la foi n'enlève rien à la puissance tragique n'est rien à côté de la dernière lettre envoyée à sa soeur Diane. Jourdain sait alors que sa mort est proche: son souci n'est plus tant celui d'apporter une consolation à Diane que de lui exprimer le fond de son âme.
"Du reste, c'est peu de choses, Chère, que ce que nous nous écrivons l'un à l'autre: c'est au plus profond de nos coeurs qu'est la ferveur de dilection dont nous nous aimons dans le Seigneur; et c'est là, dans cette intime affection de la Charité, que tu me dis, et que je te dis sans fin, ce que nulle langue ne peut dignement exprimer, et nulle lettre contenir.

O Diane, que l'état présent qu'il nous faut supporter est misérable, puisque nous ne pouvons nous aimer l'un l'autre sans douleur, penser l'un à l'autre sans anxiété!

Car enfin, tu souffres, tu te tourmentes parce qu'il ne t'est point accordé de me voir sans cesse; moi je me tourmente de ce que ta présence m'est trop rarement donnée.

Qui nous conduira dans la Cité forte, dans la Cité du Dieu des armées, fondée par le Très-Haut, où nous ne soupirerons plus, haletants, ni après lui, ni l'un après l'autre? Ici chaque jour nous sommes lacérés, et les entrailles de nos coeurs déchirées, et chaque jour nos propres misères nous forcent à crier: "Qui nous délivrera de ce corps de mort?"

Et pourtant nous devons patiemment porter cette vie, et autant qu'il est possible à notre quotidienne pauvreté, recueillir notre âme en Celui-là seul qui peut nous affranchir de toutes nos pauvretés, en qui seul nous trouvons le repos, et hors de qui, en tout ce que nous voyons, nous ne trouvons que tribulation et qu'abondance de douleur"
(lettre 50, p. 139-140)
Les lettres de Jourdain à Diane manifestent avec éclat qu'il n'est pas de mystique qui n'aie un corps, et un corps humain. Pourquoi Dieu aurait-il pris sur Lui ce corps si ce n'était pour unir l'homme à Lui dans les profondeurs de ses entrailles désirantes?