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lundi 8 juin 2015

Back to Alexandria.


Aucune idée de pourquoi, en cherchant un titre parlant de retour, je repense à l'incipit du quatrième volet du Quatuor d'Alexandrie. Dont je n'ai retenu que le début, parce que la description était réussie sans doute. On va dire ça, vu que je n'ai aucun, aucun souvenir du bouquin. Ce qui n'est pas très bon signe.


Ma dernière publication remonte à presque un an. Il faut dire que je ne me suis guère ennuyée ces derniers mois, entre la thèse à boucler, les colles en prépa, les montagnes de copies du lycée qui pourrissent sur mon bureau, les héritiers qui s'accrochent à mes jambes ou se bastonnent pour la même petite voiture (alors qu'on en a bien trois millions à la maison et qu'il leur faut la même). 

Je suis vidée. Ravie d'avoir soutenu, ravie d'avoir mené à bien ce projet de dix ans de vie, mais vidée. Les cours au lycée ne sont pas finis, notez, et j'ai encore une bonne petite centaine de croquis de géo (amateurs de la Northern Range, ne vous abstenez pas, venez corriger à ma place) (vous verrez comme c'est cool la géographie) (si). 

- J'ai eu de grands fous-rires (notamment la fois où les premières S ont cru dur comme fer que j'étais sérieuse en disant que bien sûr, je note à la tête du client.
- J'ai eu de grands moments de lassitude (quand Stayssi, en seconde de l'angoisse, vient demander du papier toilette sinon je vais faire pipi dans ma culotte madaaaaaaaaame). Ou quand Jessyfer de la même classe note que Napoléon a une couronne de lauriers (BIEN) parce qu'il a vécu au temps de Jules César Madaaaaaaaaaame ? (non) 
- J'ai eu des coups de sang (quand le conseil de classe de la seconde de l'angoisse commence par un "bah, t'façon, on peut pas en faire redoubler 20 comme ça hein, donc Charles-Kévin et Paul-Kévin passeront en première ES avec 2,37 de moyenne" alors qu'honnêtement, les deux bons tiers de la classe n'ont pas le niveau quatrième)
- J'ai eu des instants de grâce (quand Jean-Kévinou de première S arrive à se rappeler qu'on a parlé du scandale de Panama six mois plus tôt) (et qu'il s'en souvient) (en revanche il met deux N à Panama, le petit sacripan) (bon, je l'ai étripé juste derrière parce qu'il le plaçait sur le canal de Suez, le petit sapajou).
- J'ai eu des moments de légère confusion : Madaaaaaaaaaame on a tous voté pour vous pour le prix d'élégance du lycée!!!! moi : gni ? Ouiiiii, parce que vous êtes toujours en robe et que vous mettez pas de baskets. Ah. Bon. J'eusse préféré qu'on louât la qualité de mes cours, m'enfin soit.
-J'ai eu des moments de toute puissance : Madaaaaaaame vous êtes trop méchante, vous voulez jamais qu'on parle en cours. Oderint dum metuant, etc.

Bref, j'ai vécu une année au lycée.


jeudi 26 juin 2014

Games of Thrones, quelques réflexions.

Bien évidemment, j'ai une faiblesse, comme à peu près l'écrasante majorité des gens, pour la série Games of Thrones. La seule chose qui me gonfle un peu, c'est sa violence et le luxe de détails bien répugnants, les éviscérations, les décapitations, les tortures, bref, tout ce qui est très à la mode depuis quelques années. Mais à cela j'ai un remède efficace : je file dans la pièce à côté (c'est la buanderie, chez nous, du coup c'est pratique : j'évite de rendre mon repas et j'avance dans le pliage de linge propre), du coup, le problème reste circonscrit. 

Ce qui m'enthousiasme en revanche, c'est sa qualité d'illustration historique. Ne me prenez pas pour une bille non plus : je suis au courant, Westeros, en vrai, ça n'existe pas, et les dragons non plus, par ailleurs. Par ailleurs, je suis bien consciente que les types qui font les décors ont fait leur petit marché à leur sauce, genre des armures du XIVe siècle mélangées à des cabinets de plus pur style Henri II (si, dans les appartements royaux de Port-Réal, regardez bien), et des chaises curules qui n'auraient pas déparé chez Napoléon. 

Plus intéressante est la représentation de la haute noblesse dans la série. Surtout les personnages de la famille Lannister, d'ailleurs. Ils n'ont pas de chance, ceux-là, vu que ce sont les vilains méchants. Mais les vilains méchants qui, finalement, incarnent à la perfection ce qu'a pu être la mentalité noble du Moyen-âge et d'une partie de l'époque moderne. Jaime Lannister et son père sont des salauds dans l'histoire, c'est entendu. Mais enfin, ce sont des salauds nobles. Et des salauds courageux malgré tout, redoutables combattants. Ce qui justifie d'ailleurs que malgré la haine politique qu'elle leur voue, Brienne de Torth éprouve une admiration de classe à leur égard. 
Jaime Lannister, c'est Guillaume le Maréchal de Georges Duby, c'est le "meilleur chevalier du monde" (c'est souligné suffisamment souvent), aussi éclatant dans sa noblesse qu'imbu de sa personne. Oui, mais c'est tout à fait cohérent avec sa position sociale : par son excellence en tant que chevalier, par sa naissance, tout lui est dû, point final. Pour les connaisseurs, le personnage me fait penser à celui d'Herbert le Gros dans Argile et cendres de Zoé Oldenbourg : violent, en particulier avec les femmes, torturé souvent (Herbert se débat entre le plaisir qu'il éprouve à violer sa demi-soeur et sa crainte du châtiment en enfer, Jaime doit affronter l'opprobre pour avoir fait le sale boulot en tuant le "roi fou"), ils restent convaincu de leur droit à prééminer, du fait de leur naissance et surtout de leur valeur guerrière.
Le père Tywin Lannister est tout aussi racé, excellent stratège et combattant à la tête de ses troupes. Il est aussi obsédé par le maintien de sa race - et l'explique clairement à son fils contrefait Tyrion : même nain, celui-ci a sa place dans la famille parce qu'il est du même sang. Le clan prime sur l'individu qui doit avant tout tenir son rang. D'où le mépris qu'il ressent visiblement à l'encontre du petit fils dégénéré, le cruel et débile Joffrey. A mon sens, à l'encontre de Tyrion, le fils nain et débauché, c'est plus de la rage qu'il ressent, pas du mépris. Car dans une certaine mesure, Tyrion justifie sa position par son intelligence, à défaut de valeur physique. Joffrey, lui, n'a ni intelligence, ni courage.

La seule chose qui me chagrine, c'est le traitement de la question religieuse. Non parce que vouloir faire un truc médiéval sans religion, c'est juste vouloir parler de la Chine depuis 1949 sans parler de Mao (poke les candidats du bac de cette année) : dommage, et légèrement à côté de la plaque. Alors oui, y'a bien l'histoire de la prêtresse de Machinchose qui ressuscite les morts, et le personnage de Stannis Baratheon qui est à peu près aussi drôle et stimulant qu'un technocrate des années Pompidou, mais bon, ça manque quand même légèrement de blanc manteau d'églises.


Quoi qu'il en soit, je ne suis pas sûre que les scénaristes (ou l'auteur de la série) aient lu Georges Duby (encore que cette histoire d'hiver qui arrive, si c'est pas une affaire de mutation de l'an mil, qu'est-ce qu'il vous faut, peut-être ?), mais ça reste remarquablement bien foutu pour ce que c'est. Ne boudons point notre plaisir d'historien...

jeudi 26 septembre 2013

Histoire de reprendre.



Rentrée. Nouveau métier, professeur en lycée. Nouvelle vie, nouveau salaire aussi (c'est pas qu'on travaille que pour l'argent, hein, mais quand même).

J'ai de la chance, très objectivement. Des collègues gentils et accueillants, un établissement plutôt pas mal, un proviseur et une administration au poil, une amie déjà "dans la place", des élèves pas bien méchants, un emploi du temps sans trous. Je me tape donc sans trop de râlerie l'heure et demie de bus pour y aller le matin en tombant du lit à 6h, départ 6h30. Ce qui relève de l'exploit personnel, étant donné que me lever avant 9h relève en général de la torture mentale. 

Trois semaines de cours et certaines choses me sautent cruellement aux yeux. 

D'abord, la vacuité des cerveaux des élèves qui déboulent au lycée. L'élève de seconde moyen, en histoire-géo, ne sait pas rédiger un paragraphe. N'a absolument rien appris au collège (et est capable de soutenir mordicus que non, il n'a jamais entendu parler de la guerre de 14-18, et tant pis si vous connaissez son prof de collège qui l'a, lui, pourtant bien enseigné...). Ne sait pas la boucler en cours. Et surtout, a développé un sentiment d'impunité, largement encouragé par ses parents, fondé sur la conviction d'être le nombril du monde, omniscient, génial, parfait. Et d'une manière générale, plus aucun ne sait écrire sans faute d'orthographe. Dernier paquet de copies ramassé, je n'ai jamais trouvé moins d'une quinzaine de fautes d'orthographe par élève. 

Ce qui est difficile, c'est de n'avoir aucune prise sur eux. La menace des notes ? La plupart s'en fichent assez largement. Quand on demande un devoir, en prévenant que ceux qui ne rendront rien auront zéro, vous en avez déjà qui, dès septembre, préfèrent le zéro au fait de fournir un effort, aussi minime soit-il. Idem pour les interrogations écrites sur le cours, où il suffit de réciter : moyenne de 6/20. La menace de l'exclusion ? Ils passeraient pour des héros. Certains sont collés dès la première semaine - j'ai la chance d'être dans un bahut où les sanctions ne sont pas découragées. Rien n'y fait, ils la ramènent toujours autant en cours. Que le CPE ou même le proviseur en personne leur souffle dans les bronches ne change à peu près rien. 

Bref, le système est fait pour des élèves qui seraient gentils, travailleurs, facilement effrayés par la menace d'un zéro ou d'une engueulade de la part d'un adulte. Evidemment, on rigole doucement. 

Que faire avec un élève qui arrive avec un dossier minable, mais qui est passé en seconde grâce au forcing acharné de ses parents qui invoquent la discrimination à tout bout de champ ? 
J'ai aussi un certain nombre de redoublants, pourtant loin d'être idiots à première vue, mais dont la maturité doit à peine dépasser celle de mon rejeton de 18 mois, du genre à être incapable de se taire plus de 5 secondes en cours. J'en ai un autre qui ne parle ni ne bouge en cours (béni soit-il) mais qui a passé tout l'an dernier avec une moyenne oscillant entre zéro et deux. Qu'en faire ? Tous savent parfaitement qu'ayant redoublé une première fois leur seconde, ils passeront forcément en première. 
Je les retrouverai l'an prochain. Ils seront probablement un peu moins bavards, un peu moins agités, le plomb leur entrant progressivement dans le crâne. Mais toujours aussi peu outillés. Et ils passeront en terminale. Et puis, et puis ? 
Je ne peux m'empêcher de me ronger les sangs en pensant à l'avenir de ces gosses qui ne savent même pas écrire une phrase correcte. On nous demande de leur enseigner les mutations culturelles de la Renaissance à ces jeunes gens qui ne savent pas quand a vécu François Ier, ni si c'était il y a longtemps, ni rien. L'angoisse de devoir mener un programme. Il faut voir en quatre heures un chapitre mais, compte tenu du bavardage intense à réprimer en permanence (je refuse de parler dans le bruit, et je perds régulièrement la moitié d'une heure de cours à les faire taire), il en faudra huit pour le mener à bien. Forcément, on ne fera pas tout. Quelle génération de vide sommes-nous en train de forger ? 

J'aime enseigner à ces jeunes gens. Je l'ai su dès la première minute où j'ai commencé à faire cours devant eux. Certaines classes sont chiantes comme la pluie, pourtant j'aime ce que je fais, et l'endroit où je le fais. Je me sens tellement plus utile là que dans mon ancien poste, aussi... mais que faire ? 

Vous me direz : il faut imaginer Sisyphe heureux. 



mercredi 16 mai 2012

Agences de notations.

L'autre soir, je me suis trouvée par hasard à regarder la télé en attendant le retour de l'Epoux. Zappe que je te zappe, je finis par atterrir sur une des nombreuses émissions de Ruquier et de sa clique habituelle. Dans celle-ci, si j'ai bien compris, de "jeunes talents comiques" viennent faire des sketches sur des thèmes imposés et sont évalués par la fine fleur de la télévision française.
Au moment où je commence à regarder l'émission (car pour une raison oubliée, je n'ai pas pu changer de chaîne tout de suite), un malheureux jeune homme se fait allègrement dessouder par ladite fine fleur qui lui attribue des notes (sur vingt) pitoyables agrémentées de commentaires mesquins voire franchement abjects sur son manque de drôlerie et d'inventivité. Isabelle Mergault, modèle d'élégance et de distinction comme chacun sait, se montre tout particulièrement odieuse.

Ruquier annonce ensuite l'arrivée d'un autre jeune homme répondant au nom d'Arnaud Tsamère, apparemment déjà assez connu mais pas de moi. Il déploie moult énergie,  assez réjouissante assurément, pour animer un sketche pourtant pas très drôle ni très original (une parodie de pièce de boulevard comme cela a déjà été fait cent fois par les Inconnus et tant d'autre après eux). Mais à peine ouvre-t-il la bouche que la Mergault hurle des rires stridents qu'elle émettra pendant toute la durée du sketche, et finira par lui attribuer la note de 20/20 car "c'était génial". Va savoir pourquoi.


Quelques jours plus tard, j'allume de nouveau la télé - le temps d'allaiter mon fils, lire pendant ce temps étant tout à fait impossible ou alors fortement compliqué. Manque de bol, je me rends compte après avoir collé au sein le rejeton que la télécommande est sur la table basse, donc tout à fait hors de portée. Je suis donc condamnée à ne pas pouvoir changer de chaîne, éteindre la télé m'étant pareillement interdit. Je dois donc me coltiner le programme de tf1 à dix heures du matin, et cela vaut son pesant de cacahuètes car il s'agit d'un délicat produit de télé-réalité, "Quatre mariages pour une lune de miel". L'idée ? Quatre donzelles notent mutuellement leurs mariages (robe, lieu de réception, menu, ambiance) et la mieux classée gagne un voyage (avec son mari, quand même) dans les îles. 
Là encore, notes mesquines et commentaires aussi vulgaires qu'assassins sont de rigueur. 


Si j'en crois de plus calés que moi, l'émission "à notes" est une constante de la télé, public et invités des plateaux s'en donnant à coeur joie pour produire des appréciations blessantes et mesquines. Ce qui est étonnant, c'est que si mes collègues professeurs et moi-même nous nous permettions le quart du dixième des commentaires de l'acabit susmentionné, on aurait en moins de cinq minutes les parents, la DDASS, les flics, les assistantes sociales le rectorat sur le dos. On pointerait du doigt nos méthodes archaïques fondées sur les brimades à répétitions. On montrerait au journal télévisé des élèves traumatisés, voués à l'échec éternel.
Et je n'ai pas besoin de rappeler dans les détails comment les associations de parents d'élèves s'activent pour la suppression des notes à l'école parce que c'est traumatisant, ça incite à la compétition, c'est vilain, caca, bouh, affreux affreux affreux.

Alors, quid ? Il me semble pourtant que prendre une sale note à une copie X rédigée à un instant T avec un commentaire un peu sec qui ressemblera au pire à quelque chose du style "la leçon n'est pas apprise" est nettement moins dur à avaler sur le plan personnel, que de consentir à se faire atomiser en public sur son mariage ou sa prestation artistique.

Ce monde de fous n'a pas fini de me surprendre.




lundi 12 décembre 2011

On reparle du génocide vendéen.

L'autre matin, en proie à un chouette moment d'insomnie entre quatre heures et six heures et demie, je me suis rappelée que j'avais emprunté à la bibliothèque Les Démons de Dostoïevski. Un peu par hasard, du reste, car j'ai un rapport compliqué avec la littérature russe - j'ai jamais bien compris pourquoi les personnages des romans russes, à chaque fois qu'ils font le moindre truc, se mettent toujours forcément à philosopher sur la vie, la mort, la foi, le temps et la politique - mais sinon ça se laisse lire.

Toujours est-il que les premières pages m'ont fort amusée car il y est question d'un historien un peu raté sur les bords, dont la thèse a suscité quelques remous pour une raison obscure dans le milieu universitaire, et qui depuis en profite pour s'attribuer une place de contestataire victime d'ostracisme de la part de l'ensemble du monde intellectuel de son temps. Son hobby favori devient la compromission régulière avec des milieux qui sentent le soufre tout en prenant soin d'aller régulièrement lécher les bottes auprès des autorités. Contestataire, engagé, mais pas téméraire non plus - faudrait pas déconner.

Cela m'a fait diablement penser à l'un des nouveaux héros de la pensée réactionnaire, notre ami à tous Reynald Sécher. Que je n'aime pas pour plusieurs raisons mais comme je n'ai pas lu son dernier bouquin, je vais d'abord exposer les raisons générales qui font que j'estime que le bonhomme est un gros rigolo. Et puis quand j'aurai feuilleté son opus chez Gibert, je reviendrai vous en donner un avis plus précis.


Pour ceux qui ne visualisent pas (ou qui ne s'intéressent que de loin à l'actualité historique), Reynald Sécher est un loustic qui publie des livres sur la guerre de Vendée pendant la révolution française. Avec pour objectif de montrer que la guerre de Vendée et la Shoah, c'est tout pareil (mais il n'a pas jugé nécessaire de préciser qu'il y avait quasiment deux siècles d'écart entre les deux).


D'abord, je n'aime pas les types dont le fond de com' consiste à glapir à la censure avant même la sortie de ses bouquins en librairie. Vous me direz que c'est un moyen commode de prévenir la douleur, mais quand on n'est en fait pas censuré du tout, c'est comme l'histoire du petit garçon qui crie au loup : ça donne l'air bête, à force.
Reynald Sécher, voilà un bonhomme dont le leitmotiv, dans les interviews qu'il donne, est de répéter qu'il est très malheureux parce que personne ne veut publier ses livres. D'où il en tire la preuve qu'il doit être vachement subversif et que, la subversion étant la valeur à la mode en ces années 2010, il est donc génial, forcément génial. Et que c'est pour cela que les pouvoirs en place (le Grand Orient de France par exemple) cherchent à faire interdire ses livres.

Du reste, à ce titre, Reynald Sécher raconte des anecdotes désopilantes afin de prouver son terrible calvaire pour clamer la vérité à la face du monde : d'abord, il paraît qu'une semaine avant sa soutenance de thèse, son appartement à été cambriolé pour lui piquer son doctorat, tellement il était subversif. Je ne veux pas être méchante mais cela me paraît relever davantage du fantasme que de la réalité, cette affaire. Non parce qu'en général, une semaine avant la soutenance, la thèse est déposée à l'université, chez chacun des membres du jury de la thèse (quatre ou cinq) et souvent chez des copains à qui on a donné un exemplaire en gage d'amitié (oui, dans le milieu universitaire, on s'offre des exemplaire de thèse, ne rigolez pas).
Alors soit les détracteurs de Reynald Sécher étaient particulièrement cons (c'est possible, vous me direz), soit... c'était plus son auto-radio ou son walkman qui étaient visés. Parce que sa thèse...

Ensuite, il y a l'anecdote du type agissant au nom du gouvernement, qui vient lui proposer cinquante mille balles et un poste à la fac en échange de "son silence". Donc effectivement, on cherche à le faire taire en lui donnant une chaire à l'Université. Je veux bien que ses détracteurs oppresseurs soient vraiment cons, mais là ça devient un peu gros quand même.

Enfin, on l'oblige à démissionner de l'Education nationale dont il n'était pas titulaire, se trouvant probablement trop génial pour s'autoriser à passer le capes ou l'agrégation (son CV étant en ligne, c'est facile à savoir). Vous me direz qu'il est préférable de dire qu'on démissionne à cause des pressions des méchants gauchistes, plutôt que d'avouer qu'on ne peut pas piffer l'enseignement en collège. Là, ok.


Autre posture du bonhomme : il est censuré, maltraité par les journalistes et la communauté historienne, rien que ça. Ce serait la raison pour laquelle il a fondé sa propre maison d'édition pour pouvoir publier ses ouvrages (qui sont subversifs, faut-il le répéter). C'est qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même.
Cela dit, le premier bouquin de Sécher (La Vendée-Vengé) a été publié aux Presses universitaires de France, dans la collection "Nouvelle Clio", celle qui rassemble abondance de bouquins destinés aux étudiants en histoire et aussi au grand public (la "Nouvelle Clio", ça se vend super bien, c'est comme les biographies de rois de France chez Fayard). On note donc la censure à l'oeuvre dans la publication des livres de ce monsieur.
Le livre se peut même très facilement consulter à la Bibliothèque nationale : ô surprise, il n'est pas rangé dans les tiroirs scandaleux de l'Enfer de la BNF. En pianotant sur le serveur, vous pouvez même l'obtenir sur votre table de lecteur en une vingtaine de minutes. J'ai essayé, ça marche. Vous ne vous attirez même pas le regard réprobateur du bibliothécaire. C'est très décevant - et moi qui espérait toucher du doigt le monde de la subversion...

Reynald Sécher, historien et martyr, est aussi victime de l'ostracisme des universitaires. Ce n'est pas parce que ses prises de positions sont aussi vaines qu'inintéressantes, non, c'est bien évidemment parce qu'il est subversif et que l'Université est pourrie jusqu'à la moëlle par le marxisme rampant. Bien entendu.
Cela doit tout de même être hautement vexant pour lui, là, je le reconnais. Non parce que quand un historien brillant et sérieux a des ennuis (Sylvain Gougenheim, Olivier Pétré-Grenouilleau), il est soutenu quelles que soient ses positions par l'écrasante majorité de la profession. De là à dire que si personne ne s'occupe de votre matricule, c'est que vous n'êtes pas forcément le numéro un de l'intérêt national en histoire, il n'y a qu'un pas...


Dernier élément (avant de passer, dans quelques jours, à quelques mots sur son dernier livre), l'objectif de Reynald Sécher, aujourd'hui, est critiquable dans la mesure où il pratique allègrement le mélange des genres : chercher à montrer que la Vendée c'est tout pareil que le génocide juif, oui, ça me chiffonne. Le génocide, c'est une notion juridique. Orienter son travail dans ce but, c'est une nouvelle fois vouloir faire de l'historien un juge. Ou pire, un procureur. Or les historiens n'ont pas à se mêler, dans leurs travaux, d'affaires juridiques et politiques. C'est ce que se tuent à répéter les membres de Liberté pour l'Histoire.


Bon. Et maintenant ?

Comme je vous le disais, j'ai pris une fois un après-midi complet pour lire la thèse de Sécher, celle des années 1980, publiée aux PuF. C'est extrêmement ennuyeux à lire mais ça, c'est parce que la période me rase un peu et que Reynald Sécher n'est pas exactement au même niveau que Tolkien niveau plume, mais ce n'est pas un mauvais livre. C'est même plutôt bien fichu. Et convaincant. Pourquoi ? Parce que le type fait là un ouvrage d'histoire, pas un sermon politico-juridique sur la Vendée.
Le problème à mes yeux est qu'on a l'impression que l'auteur oublie complètement que la guerre à l'époque moderne, c'est extrêmement violent. Toujours. Que ces gens-là n'ont pas du tout la même notion du "respect de la vie humaine" à prononcer avec des trémolos dans la voix, que nous. Un peu comme les Romains n'hésitaient pas à massacrer allègrement les peuples gaulois qui les asticotaient un peu. Un peu comme les ligueurs catholiques du XVIe siècle trouvaient que puisque les protestants étaient pénibles, on pouvait tous les tuer, ce serait plus simple comme ça. Et que donc, la notion de "génocide", pour cette période, est aussi peu appropriée qu'un emplâtre sur une jambe de bois.



Aussi, qu'on en fasse le nouveau parangon de la vertu réactionnaire au service de la vérité maltraitée par les vilains gauchistes, ça m'énerve un peu. Un tout petit peu.

lundi 29 novembre 2010

Brèves du lundi, le retour.

Si je blogue un lundi matin, c'est bien parce que je suis malade, enfermée chez moi à trier du linge sale (rendons-nous utile pendant que l'Époux trime et fait vivre notre famille à la sueur de son front), à vider le lave-vaisselle et à regarder la neige qui est tombée.
De toute façon, je ne saurais en faire plus, j'ai bien essayé de transcrire un inventaire après-décès de 1558 mais je n'y suis pas arrivée (j'ai seulement identifié un vieux chaudron en cuivre rouge à la page 2 (sur trente pages, ça fait pas beaucoup (et encore j'ai même pas commencé à regarder l'inventaire des titres (mais il va bien falloir (là où ça coince, justement, c'est que ledit inventaire est complètement indispensable au bon déroulement de la suite des hostilités (c'est-à-dire la rédaction de ma thèse)))))).


Sur les bons conseils de la Souris des Archives, j'ai bien avancé dans la lecture des romans de Clive Cussler. C'est du James Bond mais côté américain. Il y a des méchants russes (avant 1990), des méchants dictateurs africains et des vilains Japonais qui veulent dominer le monde (après 1990). Fidel Castro, lui, est méchant mais moins que les Russes. Il y a des trésors cachés et des bombes atomiques. Il y a des filles (un autre genre de bombes) qui couchent toutes avec le héros. Il y a un héros brun (ouais !) aux yeux verts (bof). J'aime bien.


J'aime moins les romans prise de tête : lecture cette semaine de La Montagne de l'Ame de Cao Xingjian. Une semaine pour sept cent pages, temps anormalement long. Il faut dire que le caractère extrêmement pénible de la fragmentation du récit - on va de rencontres en rencontres sans trop savoir qui fait quoi, qui est qui, pourquoi, ni comment - ne rend pas les choses très attrayantes. Néanmoins, une belle et glaçante peinture d'une nation devenue folle, avec ses camps de rééducation par le travail, ses intellectuels au mieux surveillés, au pire pourchassés, sa corruption, ses cadres du parti, son acharnement à détruire son patrimoine tout en se lançant dans des entreprises délirantes pour sauver les pandas.


Ce dimanche, les critiques du Masque et la Plume ont de nouveau encensé Houellebecq (ça m'a énervée) et joyeusement descendu Philippe Muray (du moins trois sur quatre), ce qui n'a pas manqué de me réjouir. Parce que la publication d'un volume de 1800 pages qui disent toutes la même chose : "les modernes c'est pô bien, l'homo festivus c'est caca", j'appelle ça de l'opération commerciale sponsorisée par Fabrice Luchini (qui en fait la lecture devant un parterre d'appréciateurs distingués) - ou du foutage de gueule. Au choix.


La semaine dernière (mais encore trouvable dans les kiosques), bon numéro du Télérama sur les gens qui vivent "pour survivre". Les vieux qui vivent avec le minimum retraite, les jeunes coincés et qui vont de mal en pis. Intéressant mais surtout humain et délicat - pas facile, avec un tel sujet.


L'histoire de la suppression des notes. Je ne sais pas si c'est moi qui ai vécu dans une réalité parallèle, mais j'aimerais bien que les partisans de la suppression des notes à l'école me disent s'il n'est pas vrai que les notes s'accompagnent toujours (ou alors, allez, dans 95 % des cas) de commentaires - plus ou moins abondants, certes - du prof, justifiant la note, pointant les points forts et les points faibles ?
La note n'est pas arbitraire. La note n'est pas traumatisante. La note n'est pas brute de décoffrage.
Et la Finlande, c'est aussi le pays où on trouve le plus fort taux de suicides d'adolescents. Lâchez-nous la grappe avec la Finlande.


La connerie du jour : j'entendais l'autre jour deux types visiblement pas très à gauche s'indigner de ce qu'on voit, en cinquième, l'Islam avant Saint Louis et Philippe Le Bel. Les règles élémentaires de l'assistance à personne en danger (danger de crétinerie) auraient voulu que j'intervinsse afin de leur faire remarquer que c'est d'abord la logique chronologique qui veut ça. Et puis finalement, j'ai préféré appliquer la maxime de Michel Audiard : je parle pas aux cons, ça les instruit.



lundi 27 septembre 2010

Juste pour prévenir mais en vrac, hein.





Nous sommes présentement en vie et en train de faire de la peinture dans l'appartement dont nous sommes heureux propriétaires depuis une semaine.

Si quelqu'un a un truc pour enlever la peinture des cheveux (autre que "tu les rases", merci bien), je suis preneuse. Et aussi pour la peinture sur les sacs à main en cuir, les chaussures et les jeans.


Sinon, j'ai feuilleté La Carte et le Territoire de Houellebecq et ça m'a permis de rattraper quelques heures de sommeil en retard. Voilà plusieurs années, depuis la fois où j'ai lu Plateforme (en terminale ou environ), que je me demande bien à quoi ça rime, cette affaire.

Aussi emprunté les oeuvres complètes de PG Wodehouse à la bibliothèque, et ça me fait encore plus rigoler que Saki, c'est dire si c'est de la bonne came. On s'y pose notamment la question de savoir s'il est possible de séduire une fille en imitant la poule qui pond un oeuf, ou bien en avançant le fait de posséder la plus belle collection de chaussettes de Londres.



Entendu au monoprix de la banlieue pour riche :
- eh vazy putain t'as encore séché hier gros batard t'es vraiment génial toi ! (de la part d'une jeune fille aux yeux enamourés devant son boutonneux soupirant).
- Ah ta prof elle me saoule avec ses fourniture scolaires, elle est trop conne, j'espère qu'elle nous fera pas chier pendant le reste de l'année (de la part d'une mère de collégiens, manifestement très BCBG, mais qui a dû oublier les règles élémentaires du discours en public.).

Il fut un temps où c'était un peu la honte de sécher les cours. Un peu la honte d'être un cancre. Il fut un temps où l'on ne se permettait pas d'agonir d'insulte un professeur devant sa propre progéniture.
Maintenant, c'est une gloire de ne pas mettre un pied à l'école. Et le je m'en foutisme généralisé est soigneusement encouragé par des parents dont l'unique but semble être de défendre leurs malheureux rejetons torturés par ces gros nazis de profs. Cela ne m'étonnerait guère, du reste, d'apprendre que la dame sus-citée s'est un jour précipitée à une réunion parents-professeurs pour glapir que son chérubin est malheureux, et n'apprend rien, parce que les enseignants sont nuls et n'ont pas d'autorité.
Il faut dire que la dame fait tout ce qu'il y a en son pouvoir pour contribuer à asseoir l'autorité du professeur, cela va sans dire. Ce sera sûrement la même qui écrira un mot au professeur pour lui dire que Chouchou n'a pas fait la punition car elle estime excessif de devoir copier cent lignes pour avoir cogné son camarade et traité le professeur de tous les noms d'oiseaux.

Si ce genre de choses se voit dans la banlieue pour riche dans le lycée privé pour riches de la même ville, je vous laisse imaginer à quoi cela doit ressembler dans les collèges pourris de banlieue...





Et puis, quelques petites photos d'Espagne, comme il fait un temps pourri dehors, ça sera toujours ça de lumineux sur vos écrans - du moins sur le mien, ce qui n'est déjà pas si mal.

Bonne semaine !








Le jeu consiste, comme l'autre fois, à trouver de quoi qu'il s'agit sur les photos. Il y a du facile et du moins facile. Pour la troisième photo, c'est très très facile, c'est écrit dessus, avis aux paléographes épigraphistes et latinisants.

mercredi 11 août 2010

Un dernier avant la route (des vacances).

Je suis littéralement avalanchisée de travail en ce moment (et je fais des trucs qui m'étonnent moi-même, notamment préparer des cours sur la bipolarisation du monde au XXe siècle, et trouver ça intéressant) donc peu présente, mais avant de partir en vacances, je ne puis m'empêcher de vous livrer ceci :

http://odieuxconnard.files.wordpress.com/2010/08/finalfbhr.jpg


évidemment, c'est à commencer par en bas.




mardi 20 juillet 2010

L'histoire à l'école, une affaire de modes.





Encore une fois, les vertueux connaisseurs ayant une Certaine Idée de la France poussent les hauts cris. Voyez-vous, c'est que les programmes d'histoire-géo sont manipulés par les vilains gauchistes, corps professoral compris. Ces derniers voudraient qu'on cesse de voir Louis XIV et Napoléon en cours et qu'on les remplace par l'étude du Sichuan et du Monomotapa, qu'on zappe la guerre de Sept Ans au profit des traites négrières. Les petits canaillous.

Oh, je ne vais pas vous faire une liste de liens, mais cherchez un peu sur internet, vous trouverez votre bonheur en matière de déploration sur le cadavre de l'histoire à l'école.

De l'autre côté du pont, on glapit parce que les manuels scolaires seraient discriminants : pas assez d'Indigènes de la République, pas assez de demande de pardons, pas assez de pleurs et de grincements de dents sur l'esclavage.


Lamentations d'Artémise sur un paquet de copies.


Parlons peu, parlons bien. Comme je l'ai déjà raconté il y a peu, pour des raisons un peu compliquées, je travaille en ce moment avec abondance de manuels du secondaire - donc seconde, première et terminale, toutes sections confondues.

Eh bien, je maintiens que beaucoup de manuels sont bons et amibitieux. Oui. Je suis désolée, mais j'irais même jusqu'à dire que certains sont excellents. J'ai sous les yeux celui de chez Hatier, pour les classes de première, et je maintiens qu'il est intelligent, fin et ambitieux. Abondamment illustré, et à bon escient. Posant des questions justes sur l'Europe du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, sur l'âge industriel, sur le travail, sur les échanges, sur la colonisation, sur les nouvelles cultures politiques.

Savez-vous, ce n'est pas facile de faire entrer dans le crâne d'un gosse de 16 ans, ce que c'est qu'une culture politique. Le travail à l'heure de l'industrialisation. Les pesanteurs et les archaïsmes face à la modernité. Ce que c'est que la République au XIXe siècle. Le nationalisme en Europe. L'essence du totalitarisme.

Oui, le programme est ambitieux. Et oui, il met de côté les aspects chiant-tifiques, et ce parce qu'honnêtement, les dates des batailles de Napoléon, on s'en tamponne le coquillart. Allez, j'avoue, moi aussi je vérifie régulièrement mes dates de la guerre de Trente Ans, afin d'éviter l'anachronisme flagrant qui guette tout thésard. Je ne les connais pas par coeur et je pense qu'il est plus important, par exemple, de poser des questions du style "qu'est-ce que le roi de guerre au XVIIe siècle ?", plutôt de se contenter de faire de la chronologie de la guerre de Dévolution à nos mioches. De même, peut-être est-il plus important que les lycéens planchent sur "l'âge d'or de l'impérialisme colonial : qu'est-ce que la domination européenne", plutôt que de leur asséner la liste des pitoyables aventures de Napoléon III - ce grand comique devant l'éternel.

Et à ceux qui glapissent que le programme est discriminant, que c'est pas assez coloré et trop "petit blanc", je me contenterai de dire que si vous pensez qu'on ne vous a jamais parlé des tirailleurs sénégalais, c'est juste que vous avez séché vos cours d'histoire, parce que les tirailleurs sénégalais, c'était déjà dans le manuel d'histoire de ma mère dans les années 1970, alors vous êtes gentils, vous retournez réviser avant de vous plaindre. Non mais ho.

Enfin, soyons honnêtes : oui, l'histoire est utilisée, manipulée, par l'éducation nationale. Sans blagues : mais que croyez-vous ? Qu'elle n'était pas manipulée, avant mai 68 ? Vous savez vraiment à quoi ça ressemble, un manuel d'histoire de l'entre-deux-guerres (sans même parler de ceux d'avant 1914) ? Vous en avez déjà vu un ? ça consiste essentiellement à montrer que depuis Charlemagne, il y a les bons (les Français) et les vilains (les Allemands), et que l'Alsace, au milieu, elle appartient aux gentils, pas aux méchants. Ah, bien sûr, il y en a, de la chronologie, de l'anecdote truculente... N'empêche que le principe est le même : tout enseignement de l'histoire est toujours un effet de mode.
Oui, en ce moment, c'est le Sichuan et le Monomotapa.

Ne me faites pas rigoler avec l'Identité nationale. Les élèves ne connaîtraient plus leur histoire, ça les empêcherait d'être des bons français ?
Je me permets de vous rappeler que ceux qui sont morts pour la France en 1914 et suivantes, j'suis pas sûre qu'ils auraient tous réellement su placer dans l'ordre François Ier, Charlemagne, Napoléon et Jules César.

Et puis, à ce rythme-là, on devrait expulser de France tous les historiens qui travaillent sur d'autres pays, parce que c'est des traîtres vendus à l'étranger ? Tant qu'on y est, hein.


Alors oui, les programmes, même s'ils parlent du Sichuan et du Monomotapa, sont ambitieux, car l'enseignement de l'histoire n'a rien à voir avec l'Identité nationale - déjà qu'on ne sait même pas ce que c'est c'te bête-là...
L'enseignement de l'histoire dans le secondaire, c'est la formation de l'esprit critique et la sensibilité au passé. Pour moi, c'est toute l'histoire de l'humanité qui m'émeut. Les Assyriens comme Napoléon. Le Néolithique comme les Lumières. La mort de Louis XIII autant que les récits de l'arrivée des Croisés par les Orientaux. Je n'ai, finalement, que faire des gloires militaires françaises, si elles ne doivent prouver que le génie d'un pays.

Alors, pourquoi pas le Sichuan et le Monomotapa ? Si c'est bien enseigné, que les bonnes questions sont posées, que les bons documents sont étudiés, pourquoi cela ne serait-il pas profitable à la formation des jeunes esprits ?


Mais, m'objecte-t-on, les élèves ne connaissent plus l'histoire de France ! Par la faute des immondes gauchistes, ils ne connaissent plus l'histoire de leur pays.

Bah oui, ça, évidemment. Mais ça, c'est parce que, encouragés à ne rien foutre par leurs parents qui préfèrent "leur épanouissement personnel au bourrage de crâne", les petits chenapans n'en branlent plus une en général. Remarque à portée générale qui vaut autant pour les dates des batailles de Napoléon que pour les tables de multiplication.

Oui, je sais, mais que voulez-vous, je n'aime pas cette engeance qui s'appelle les parents d'élèves. N'en étant pas encore une, j'en revendique le droit.


Mais si c'est vraiment pour l'identité nationale, hein, allez-y, indignez-vous et menacez de mettre vos moutards dans le privé. Où, de toute façon, soit ils auront les mêmes bouquins que ceux du public, soit ils auront les vieux manuels de l'ère Giscard et là, je les plains, parce qu'ils ne vont pas rigoler tous les jours.

Mais pardon, j'oubliais, c'était mieux avant.





jeudi 15 juillet 2010

La neutralité en histoire.


Si vous êtes historien et que vous avez un tant soit peu de reste de vie sociale, il doit vous arriver de temps à autres d'être invité chez des gens. Si vous êtes historien avec vie sociale et relations chez des gens bien, vous verrez que la conversation arrive fréquemment, dans des milieux où qu'on a de la culture historique que c'est pas comme chez les bobos de gauche qui ne jurent que par Benjamin Biolay et Libération, sur l'Histoire de France. En général, pour s'affronter à coup de dates et d'assertions glanées sur Radio Courtoisie ("et comme disait Robert Faurisson citant les Mémoires sur le Déclin de l'Occident pour moi-même et mon berger allemand d'Otto von Apfelstrudelsglücksdorf, Dachau, 1933, le 8 septemre 1875 à Issoudun, on a le premier exemple de Juif ayant uriné en-dehors d'une vespasienne, ce qui est la première manifestation publique du complot judéo-maçonnico-républicain contre la France"), à propos de sujets aussi passionnants que

- fallait-il réhabiliter Dreyfus (et n'était-il pas un petit peu coupable, quand même, celui-là ? - vaut également pour Roger Salengro, vous savez, le socialiste qui s'était suicidé en 1936) ?
- fallait-il assassiner Jaurès (la réponse est souvent oui) ?
- sait-on vraiment si les chambres à gaz ont existé ?
- Louis XIII était-il vraiment homosexuel ?
- fallait-il guillotiner Louis XVI (la réponse est souvent non) ?
- pouvait-on éviter la révolution ?
- les révolutionnaires étaient-ils des gros salauds (la réponse est souvent oui) ?
- Hitler était-il si méchant que ça ?
- Marie-Antoinette couchait-elle avec Fersen ?
- toutes les calamités en ce bas monde sont-elles dirigées depuis la nuit des temps par les Francs Maçons, volcans islandais compris ?

et ainsi de suite. Notez bien que personne ne se demande jamais si on pouvait éviter la guerre de Trente Ans, ce qui est ma foi fort dommage.


Si vous êtes historien, que vous avez une vie sociale, que vous êtes invité et qu'en plus, vous êtes poli, vous faites un effort pour participer à la conversation en vous contentant de corriger les dates avancées par vos commensaux. Jusqu'au moment où l'on vous pose la question fatale :

- et toi, tu en penses quoi ?

En règle générale, je réponds un "oh ben moi, je m'en balance un peu, quand même".

Suivent des regards horrifiés. On sent bien dans les yeux de mes interlocuteurs que là, s'ils pouvaient, ils me dénonceraient bien au rectorat pour révisionnisme sauce jemenfoutiste. Puis arrivent les questions inquisitrices : serais-je négligente ? serais-je une vilaine gauchiste ? ou ne ferais-je que peu de cas de l'objectivité de l'historien ?

Sauf que.

La neutralité de l'historien, ce n'est pas de pondre des réponses de social-démocrate ("p'tet bien qu'oui, p'tet ben qu'non") à chaque question historique plus ou moins à la mords moi le noeud. Honnêtement, on s'en fout, de savoir si Louis XVI aurait pu éviter la révolution. Vu que la révolution a bien eu lieu. On s'en fout, de savoir si untel était méchant ou si tel épisode est regrettable. Sans déconner, bien sûr qu'un massacre, qu'un lynchage politique, c'est dégueulasse. Bien sûr que les guerres, dans l'absolu, faudrait éviter.
La neutralité de l'historien commence en évitant les jugements de valeurs. Déjà au collège, mes professeurs d'histoire sanctionnaient les copies qui portaient des mentions du style "l'horrible guerre de Vendée", "les terribles révolutionnaire", "le malheureux Louis XVI", "le pauvre Dreyfus", et ainsi de suite. Quel que soit le personnage, quelle que soit la période, on doit garder sa réserve. Ses émotions. Son petit jugement personnel.

Aussi l'Ancien Régime, le Moyen-âge, la Révolution, l'Affaire Dreyfus, la Première Guerre Mondiale, ne sont ni bons ni mauvais en soi. Ils ont été, cela suffit. Comprendre ce qui s'est passé me paraît déjà une mission de haute volée, alors juger... D'autant que pour ce que je connais du droit, la justice ne juge que les vivants, pas les morts...



jeudi 24 juin 2010

Talents cachés - le manuel du parfait petit chercheur, 3.

Au fur et à mesure que j'ai avancé dans ma thèse, j'ai appris des tas de trucs.


- dans la catégorie "trucs utiles" : taper à l'ordinateur rapidement (plus de dix pages de thèse par jour - on est bien obligé, quand on découvre le 1er mai qu'on doit rendre ses 200 pages de mémoire pour le 30 du même mois, alors qu'on pensait que c'était pour la fin juin), faire une feuille de style, ne jamais céder face aux caprices d'un ordinateur ("tu m'enregistreras ce fichier pdf ou je te laisse toute la poussière de la dernière semaine d'archives" ou "tu parleras, saleté de moteur de recherche ! où j'ai enregistré le fichier des contrats de mariages 1600-1650 ?").

- catégorie talents de société : parce qu'on devient vite un compulsif de wikipedia, on apprend à parler de tout et même du reste. Surtout du reste, d'ailleurs. D'autant que les gens, quand ils tombent sur un historien, posent en général trois questions : une sur la guerre de 14, une sur Napoléon et une sur Louis XIV (en général, c'est "était-il homosexuel ?" - j'ai jamais compris d'où venait cette légende sur l'homosexualité de Louis XIV). En ce qui me concerne, je travaille sur des personnages relativement peu exotiques, et pourtant on ne m'interroge qu'extrêmement rarement sur eux. Je n'ose même pas imaginer ce que vivent les copains médiévistes ou antiquisants, ça doit être "ah mais ça existe ça ?".
Au demeurant, il n'y a pas très longtemps, une amie commerciale m'a demandé si il y avait une économie au XVIIe siècle. Sur le coup, j'ai hésité dans le choix d'une réponse.

Autre talent de société rigolo : prendre des photos d'archives bien moches et les montrer à son entourage pour le plaisir de montrer ses aptitudes paléographiques. Suscite des "ho" et des "ha". Extraordinaire - mais ne pas en abuser sous peine de passer pour un gros pervers - vous trouvez ça normal, un type qui se balade avec un ordinateur rempli de photos d'archives ?


- catégorie talents de vipère de société : quand on fait de l'histoire de la parenté, on passe ses journées dans le Minutier Central des notaires parisiens, et dans le Cabinet des Titres de la bnF. Le Cabinet des Titres, c'est le machin où sont rangés toutes les compilations possibles et imaginables de preuves de noblesse des familles françaises. De fait, à force, vous finissez toujours par tomber sur les preuves de noblesses d'une famille que vous connaissez. Très amusant à faire : profitez d'une conversation avec l'un des rejetons de la famille pour laisser entendre que vous connaissez parfaitement la date d'anoblissement de la famille en question, date qui prouve que si l'ancêtre du type a fait les croisades, c'est comme votre aïeul, à savoir en qualité de mulet.
Inconvénient : ces gens-là finissent par éviter de vous fréquenter car votre vue leur rappelle que l'arrière-arrière-grand-père était marchand de vin, et que Louis XIV leur a généreusement octroyé un titre pour avoir fourni à bas prix du pinard pour le régiment de Picardie. Et que finalement, vanité des vanités, etc.
Encore plus drôle : tomber sur une famille qu'on connaît dans les archives concernant la radiation des listes de noblesse lors des enquêtes de Colbert.
Si vous tombez sur un vrai aristocrate, vous serez cela dit agréablement surpris par le fait que celui-ci sait bien comment tout ça a fonctionné et fonctionne aujourd'hui. Et qu'il est le premier à rire de bon coeur de ses origines de marchand de vin.


- catégorie trucs débiles mais rigolos : apprendre à faire marcher une machine pour lire des microfilms. Comment se prendre pour James Bond pour la modique somme de 30 euros (prix d'une carte de lecteur de la BnF ou des Archives nationales).
Encore plus drôle : commander un microfilm dans une bibliothèque et le conserver chez soi - le ressortir régulièrement devant les connaissances pour crâner un peu - le microfilm, c'est tellement 1970...


- catégorie self control : ne jamais perdre la maîtrise de soi face à un fonctionnaire : non, votre document commandé hier matin n'est toujours pas arrivé. Oui, ça fait six fois qu'on vous dit qu'on va faire quelque chose. Non, il n'est pas en magasin, il n'est pas non plus arrivé ici, et il est marqué communiqué. Vous êtes sûre que vous ne l'avez pas eu et que vous vous êtes trompée ?
Respirez par le ventre. Un entraînement sans pareil pour résister aux bouffées de crises de nerfs qui peuvent parfois vous prendre à la Poste, aux Impôts, à la Sécu, devant le site voyages-sncf.com.

mardi 22 juin 2010

Sacré Charlemagne.

Parmi les trucs qui m'énervent (la mayonnaise abjecte des sandwichs achetés en boulangerie, par exemple), il y a la mode du "je tape sur l'école publique, parce que le privé, c'est ach'tement mieux hein".

Vu que je commence à avoir par mal de copains professeurs un peu partout (privé, public, enseignement supérieur), je commence à avoir un certain nombre d'exemple sous le bras, de parents qui viennent hurler à la mort sous divers prétextes (essentiellement, qu'on martyrise leur mioche) et finissent par conclure que "de toute façon, je pense retirer mon enfant de votre établissement, et le mettre dans le privé".

À quoi je prône de répondre : "mais allez-y, sans déconner, vous croyez vraiment qu'on va pleurer de ne plus voir sa tête ?". Vous croyez vraiment que les profs sont là pour faire du nombre ? Vous croyez vraiment que votre gamin est irremplaçable ? Et en outre, sans rire, maintenant, le privé est-il si bon que ça ?

J'en ai connu, des familles super BCBG, qui, avec leur 6-8 enfants, cognaient sur le public, mauvais, putride et rempli d'enseignants gauchistes, mais qui étaient bien contents de ne rien payer pour l'instruction de leur mioche (c'est que ça coûte des sous, de faire bouffer tout ce petit monde, alors on n'a plus de sous pour l'école). Une fois, une copine était tombée sur l'un de ces pères hargneux, vindicatif, engoncé dans ses contradictions de chef de rayon chez carrouf' qui voudrait bien jouer dans la cour des aristocrates. Quand elle a laissé tomber, impavide, que "ah ben vous savez, allons chez le proviseur, on signe tout de suite que vous retirez vos enfants du lycée, comme ça vous n'attendrez plus", il fallait le voir devenir tout rouge, balbutier que "non mais heu, c'est pas ce que je voulais dire, hein...".

J'en ai connu, dans ces mêmes familles, des qui glapissaient que l'école publique est tellement nulle qu'on allait faire classe à la maison, d'ailleurs maintenant c'est maman qui allait s'en charger. Je m'étouffe de rire. Dans ces familles où maman a très souvent au mieux le bac ou pas grand chose de plus (allez, une licence de lettres modernes ?), je veux bien que maman puisse apprendre à ses gosses à lire, écrire et compter (et papa à changer une roue quand ils crèvent) mais tout le reste, je vois bien ça d'ici.

Quant à la possibilité de choisir "de donner une éducation avec des valeurs", je m'étrangle. J'en ai connu, des gens pourtant absolument charmants, qui vous expliquent tranquillement qu'ils ont mis Chouchou dans le privé parce que "c'est scandaleux, dans le public, ce qu'on leur fait étudier" - à savoir, la reproduction en biologie, et des trucs hyper subversifs, genre La Morte amoureuse de Théophile Gautier (pour ceux qui ne l'ont pas lu, c'est l'histoire d'une vampire qui tombe amoureuse d'un prêtre, imaginez la subversion).

Bien sûr, il y a des vilains gauchistes parmi les profs. Il y a aussi beaucoup de cons et de lavasses (mais, pour ceux qui travaillent dans le privé, amusez-vous à compter les crétins et les lavasses autour de vous, vous serez surpris de voir qu'ils sont nombreux, et en plus, pas toujours rapidement virés). Mais je me permets humblement de faire remarquer aux thuriféraires du privé que d'abord, on passe les concours de l'enseignement privé non pas par conviction, mais parce que c'est plus facile (bah oui). Donc, attention, naïfs ! si ça se trouve, il y aura sans doute de vilains mécréants parmi les enseignants de l'établissement que vous aurez choisi avec tant de soin. Peut-être même un vilain gauchiste, si ça se trouve.
Et puis, si les profs du privé étaient meilleurs que les autres, ça se saurait. Surtout, en fait, on se demanderait pourquoi les chefs d'établissement du privé font tout ce qu'ils peuvent pour débaucher les agrégés du public - je rigole. C'est que j'en ai eu, tout au long de ma scolarité, des nanas complètement incultes et nulles en anglais qui étaient néanmoins autorisées à l'enseigner parce que vous comprenez, elle a été dans l'école depuis la maternelle et elle fait déjà hyper bien le caté, alors...

En outre, il est proprement scandaleux de constater que le privé hors contrat s'autorise des justifications du style "ouiiii bah au collège, on ne fait quasi pas de sicences parce que c'est trop compliqué à mettre en place". Je sais bien que dans les collèges Jésuites, au XVIIe siècle, etc. Mais demandez-vous pourquoi les collèges des oratoriens, à la même époque, avaient plus de succès ? Parce qu'il y avait des sciences au programme, et que sans déconner, le latin c'est bien joli mais ça ne nourrit pas son homme. Et quoi qu'il en soit, on n'est plus au XVIIe siècle - croyez bien que je le regrette, mais c'est ainsi.
Le principe de l'instruction, c'est justement de faire un peu de tout. Pas de refuser de faire de la biologie parce que c'est pas compatible avec (la lecture qu'on croit faire de) la Genèse.

Quant à l'ambiance et à l'entre-soi... allez, faisons une page autobiographique : j'ai été à l'école gratuite , laïque et obligatoire dans mon enfance. J'ai ensuite fait tout mon secondaire dans le privé sous contrat catholique. Je crois pouvoir affirmer qu'au collège, nous étions deux sur trente à aller à la messe le dimanche en famille. Et au lycée, j'étais sans conteste la seule. Et je préfère passer sous silence les affligeantes séances de catéchisme qui se résumaient à Dieu est amour, Jésus est ton ami (remarquez c'est déjà pas si mal) et la méthode Billings c'est bien, et les filles c'est fait pour faire des bébés. On oscillait entre la nunucherie sulpicienne et le snuff-movie avec les documentaires sur l'avortement bien dégueulasses. Je me demande du reste encore si ce n'était pas un complot franc-maçon infiltré pour détourner de jeunes adolescents du catholicisme...


Qu'on ne se méprenne pas. Parmi les mérites du système français, il y a la possibilité de choisir entre le public et le privé dont les prix sont en général abordables - ce qui est rarement le cas ailleurs. La possibilité du choix me semble louable. En revanche, je n'apprécie pas que des crétins adeptes de l'entre-soi BCBG me considèrent comme un sous-répétiteur gratuit qu'on peut considérer comme un paillasson (puisque gratuit) alors qu'on encense le privé. J'apprécie encore moins de me faire intégralement attribuer la déliquescence de l'instruction chez les jeunes gens, qui sont pourtant censés être éduqués par les parents - je suis prof, pas nounou. Car voyez-vous, dans le privé chic aussi, on fume des joints et on traite les professeurs de sale bâtard - ma copine N..., prof de français dans un lycée très hype de banlieue parisienne, en sait quelque chose. Quoi ? Quoi ? Serait-ce possible ?


Breeeef. Tout ça pour dire que le prochain qui me fait la blague du "alors t'es en vacances ou en grève ?", j'y demande si c'est le cas pour son cerveau aussi. Et pour répéter que si vous n'êtes pas content du public, votre portefeuille est ouvert. Ma patience, beaucoup moins.







mardi 15 juin 2010

Frais de porc.


Honnêtement, je me contrefous de l'affaire de l'Apéro Saucisson pinard.

En revanche, je déteste me faire prendre pour un bulot. Comme par exemple ce midi, où le rôti de porc annoncé comme composante de mon sandwich acheté à prix d'or dans le Marais, s'est avéré n'être qu'une bête tranche de jambon.


Non mais ho.



dimanche 30 mai 2010

Le manuel du parfait petit chercheur, 2 : les Archives nationales.


Les archives. Quand vous laissez tomber négligemment, lors d'un dîner en ville, que vous passez une bonne partie de vos journées aux Archives nationales, vous êtes quasiment sûr de remporter votre petit succès.

Personnellement, je n'y mets les pieds que sous la contrainte du délai de fin de thèse se rapprochant, c'est-à-dire moins d'un an et demi maintenant.

Le bizutage des Archives est moins violent que celui de la BnF-Richelieu, car on vous délivre une carte de lecteur plus ou moins sans conditions (si ce n'est celle de casquer quelques dizaines d'euros), et en général, avec le sourire. Evidemment, vous ferez forcément la grimace en contemplant la photo prise par la webcam sous une lumière glauque, qui vous donne, sur votre belle carte bleue de lecteur, un air de psychopathe ou de monstre né au fond d'une galaxie inconnu - bref, pas votre meilleur profil.

Une fois que vous avez pigé le truc - salle des inventaires au premier, salle de lecture au second, salle des microfilms au troisième et, le plus important, machine à café au rez-de-chaussée, c'est relativement simple. Il vous reste à affronter l'épreuve du feu, je veux parler du casier où vous devez flanquer toutes vos petites affaires avant de pénétrer dans le Saint des Saints (la salle de lecture, donc). Ces casiers, aux délicates couleurs rouge, jaune, bleue, framboise écrasée, saumon pas frais, fonctionnent avec un code. Ceci en replacement des anciens casiers qui fonctionnaient avec une pièce d'un euros (ou de dix balles, pour ceux qui ont connu le temps que les moins de vingt années de thèse ne peuvent pas connaître), car tout le monde, bien évidemment, oubliait sa pièce et devait aller pleurer au guichet d'entrée pour faire de la monnaie. Il y avait aussi des petits jetons de la taille idoine et congruente qu'on vous prêtait, mais les Archives ont arrêté d'en prêter car les gens repartaient avec. J'ai entendu dire un conservateur, pourtant homme d'un grand sérieux, expliquer que c'était "probablement en lien avec un trafic de métaux" (si si, Khadafi y est pour quelque chose, en plus).

Bref, vous choisissez un casier, vous mettez votre manteau sur le cintre qui est dedans, vous prenez le sac poubelle qui va avec, vous mettez les (rares) trucs autorisés en salle dedans et ensuite, vous essayez de fermer votre casier en appuyant sur un bouton, vous composez un code de votre choix (en tenant le bitonio appuyé), vous relâchez le bitonio, vous brouillez le code et normalement, c'est fermé.

J'ai bien dit normalement.

En salle de lecture, vous pouvez entrer avec votre ordinateur, un crayon et des feuilles de papier. Et votre carte de lecteur. Vous pouvez également rentrer avec la lèpre, une angine, la peste, le choléra, la phtisie galopante, mais surtout pas une bronchite ou un rhume. Car le Ventoline destiné à réouvrir vos poumons engorgés de la poussière des Archives y est fermement proscrit pour des raisons de sécurité - vous n'avez jamais entendu parler de l'histoire du mec qui a pris en otage les Archives nationales avec du Ventoline ?
Idem pour les paquets de mouchoirs.
En revanche, on peut y entrer avec des guirlandes de Noël et les boules associées. Testé et approuvé il y a quelques années, un jour de décembre, à la suite d'un pari débile à l'issue duquel mon gage a été de décorer festivement ma table d'archives pendant la semaine précédent Noël.

Donc, le Ventoline et les mouchoirs, non, mais les guirlandes, vous avez le droit. N'ont pas encore été testé : un python, une machine à café nespresso, une console de jeux vidéos, un raton laveur, une boîte de raviolis, mon neveu de sept ans (je n'ai jamais lu nulle part une limite d'âge pour entrer dans les archives).


Les Archives, c'est chouette, parce qu'on peut commander à l'avance, de chez soi, en prenant son bain de pieds. L'ennui, c'est que passé 15h, votre carton n'arrivera que dans l'après-midi. Et que pour commander le jour-même, il faut quand même être sur place. Chaque commande mettant en moyenne une heure et demie à arriver. Avec des amis, nous avions une théorie là-dessus : en fait, chaque fois qu'une commande arrive dans les réserves, les magasiniers ont pour consigne d'attendre une heure et quart de voir si des petites pattes poussent au carton d'archives. Si des petites pattes poussent, le carton montera tout seul. Dans le cas contraire, il faudra que l'un des magasiniers se colle de le remonter avec ses petits bras musclés.


Aux Archives, vous vous heurtez parfois à des réponses assez impayables de la part des présidents de salles, supposés vous fournir une réponse précise sur tout sujet se rapportant plus ou moins à leur bureau : "vous êtes sûr que cela existe ?" (en parlant du Châtelet de Paris) ou "je ne vois pas en quoi ça peut être important pour vous" (en parlant d'un document essentiel de votre état des sources). Mais dans l'ensemble, le personnel y est plutôt réjouissant. D'ailleurs, il se marre beaucoup, le personnel. Tout le temps. En prenant des cafés assis sur une chaise. Si vous avez une place proche de la banque des communications, laissez un peu traîner vos oreilles, vous aurez probablement droit à l'intégralité des peines de coeur de l'un et du processus de poussée des dents du neveu de l'autre.
Si vous êtes une fille, vous avez nombre de chances de taper dans l'oeil de l'un d'entre eux, voire de plusieurs, ce qui est plutôt bon pour vous car on se précipitera pour prendre vos commandes et vous refiler votre carton. Vous pourrez même négocier pour avoir une place où l'on capte un réseau wifi du quartier.


Enfin, aux Archives, il y a quelques survivances rigolottes destinées à vous faire faire des cheveux blancs. Par exemple les insinuations du Châtelet de Paris - pour vous la faire courte, c'est là qu'on trouve rassemblés tous les contrats de mariage et tout ce qui a trait aux donations. Vous devez 1. aller en salle des inventaires 2. demander au monsieur le classeur derrière lui, celui des tables des insinuations 3. à l'aide de la date et du nom des personnes recherchées dans les archives, noter une série de microfiches à commander 4. demander les microfiches en question au monsieur 5. aller au fond de la salle, jusqu'à la machine qui sert à lire les microfiches 6. sur lesquelles on repère les noms qui nous intéressent, et le numéro qui leur est attribué. 7. noter soigneusement ces numéros-là 8. retourner au bureau du monsieur et lui demander un autre classeur, là-bas, derrière lui 9. Dans lequel on trouvera une référence en face des mêmes numéros précédemment notés 10. qui correspondent à d'autres microfiches 11. qu'il convient de commander 12. et d'aller consulter au même endroit 13. et dans laquelle on trouvera la référence du carton d'archive souhaité.

Elémentaire mon cher Watson.

Bien évidemment, en général, il faut savoir que l'année que vous recherchez fera partie des années non inventoriées, "pour lesquelles il n'existe pas d'instrument de recherche", vous répondra-t-on. Que faire dans ces cas-là ?
Rien. Ils sont plus fort que vous.




mercredi 26 mai 2010

Le manuel du parfait petit chercheur. 1, La Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, ou "le bizutage n'est pas mort".

Imaginez. Vous êtes un jeune étudiant fringant (fringant étudiant jeune êtes-vous, dirait Jean Raspail - bon ça va, j'arrête de m'acharner), dans une matière classée dans ce qu'on appelle les Sciences humaines. On va dire en histoire, pour simplifier un peu.

Vous avez un sujet de recherche. C'est déjà un bon début. Vous avez même une vague idées des sources que vous allez rechercher pour pondre votre chef d'oeuvre. C'est encore mieux. Vous avez même un début de bibliographie sous la main - là, c'est carrément du délire !

Bref, vous commencez par le commencement : aller faire un tour à la Bibliothèque nationale de France, l'originelle, rue de Richelieu à Paris. Car vous avez noté (vous êtes déjà brillamment organisé) qu'il y a des trucs susceptibles de vous intéresser, dans de multiples départements : manuscrits, manuscrits orientaux, estampes et photographie, arts du spectacle, monnaies-médailles z'et antiques, que sais-je. Si vous réunissez tous ces départements, vous êtes drôlement chanceux, du reste.

Vous devez pour cela vous faire faire ... UNE CARTE DE LECTEUR ! Soyez prévenus : ça va vous coûter cher, et en plus, la plupart du temps, on vous la refusera. Même si vous proposez de payer le double. Car voyez-vous, pour avoir accès à la vénérable institution, il faut se munir d'un CV, d'une facture d'électricité (c'est sûrement pour vérifier si vous êtes honnête et que vous vous acquittez de vos créances à EDF, j'imagine). Et aussi d'une lettre de recommandation de votre directeur de thèse, dans laquelle ce dernier explique que pour vos recherches, vous avez besoin de chercher. Ne riez pas. J'ai déjà vu un vieux professeur et historien d'une grande université se faire refuser le renouvellement de sa carte, car il n'avait pas de lettre de recommandation de son directeur de thèse. J'étais affreusement gênée d'assister à cette séance d'humiliation que le fonctionnaire en poste semblait se faire un plaisir d'infliger à cet honorable personnage.

On va admettre qu'on vous a accordé le Saint Graal - sinon on ne va jamais s'en sortir - et qu'on vous a remis une carte avec une immonde photo de vous prise avec la webcam de la Bibliothèque, photo sur laquelle vous avez au mieux l'air d'un tueur sanguinaire.

À partir de là, je vais vous guider dans le saint du saint - j'ai nommé le département des manuscrits occidentaux. J'ai choisi celui-là parce que c'est celui que je connais le mieux - j'effleurerai quand même un peu, pour la déconne, celui des estampes, où il faut se balader armé. Les autres, je ne sais pas, je n'ai jamais eu le courage.


Poussez la porte des Manuscrits. Adressez-vous au guichet à gauche en entrant. Demandez une place. Donnez votre carte et prenez l'air "au courant", sinon on vous collera aux places des bleusailles, près des baies vitrées, où il fait très froid en hiver, et où l'on cuit à l'étuvée en été. On vous remet, en échange de votre carte, une plaque verte, un bout de papier bristol et une clé avec un numéro. Très important : chacun de ces trois éléments est très important, voire indispensable à votre survie.
Maintenant, ressortez du département et allez planquer vos affaires dans l'un des casiers, celui dont le nombre correspond à ce qui est écrit sur la clé. Attention : rien à voir avec le nombre inscrit sur la plaque verte : ça, c'est votre numéro de place. Si les deux ne correspondent pas (alors que ça vous faciliterait l'existence), c'est normal, c'est fait exprès pour vous embrouiller.

Dans votre casier, vous laisserez tout votre barda. Vous ne rentrerez dans le département qu'avec votre ordinateur, un crayon à papier (jamais de stylo plume, malheureux, ou vous serez brûlé vif), du papier, éventuellement un petit cahier. Les classeurs et les pochettes sont interdits. Ainsi que les manteaux ou les trop grands pulls. Et les bouteilles d'eau ainsi que toute forme de boustifaille, bien évidemment.

Retournez dans la salle des manuscrits. Repérez le numéro inscrit sur votre plaque verte et cherchez la place qui correspond. Installez-vous. Ensuite, on va imaginer que vous avez déjà la cote du manuscrit que vous cherchez (je développerai une autre fois les joies des catalogues de la BnF). Allez au fond de la salle et remplissez une fiche par cote demandée. Sur chaque fiche, on vous demandera votre nom complet, votre adresse (code postal compris), la cote du manuscrit (ou vous fera éventuellement grâce de l'auteur) et la raison qui vous pousse à avoir l'outrecuidance de déranger du personnel compétent pour si peu.

C'est là que commence un des plus infâmes bizutages que je connaisse. Vous faites la queue pour donner votre petite fiche au préposé. Là, les moins méchants vous engueulent sévèrement parce que vous n'avez pas vérifié si la cote est microfilmée (espèce de pauvre imbécile). Les plus vicieux vous rendent votre fiche sans rien dire et vous devez deviner tout seul ce qui ne va pas, et c'est très inquiétant quand ça vous arrive. Tous finissent par vous renvoyer vers le système de concordance des cotes des manuscrits et des microfilms (car ils n'aiment pas vous voir traîner devant eux).

Le système de concordances consistait encore l'an passé en une série de petits fichiers papier dans de petits tiroirs conçus expressément pour vous tomber sur les pieds. Maintenant, c'est dans un ordinateur, vos pieds ne risquent plus rien. En revanche, l'ordinateur, lui, est facile à identifier, c'est le seul de la salle qui porte un post-it avec "hors service" marqué dessus. Vous aurez donc, seconde étape du bizutage, à demander à la "présidence de salle" qu'ils vous donnent eux-mêmes les cotes des microfilms, et croyez-moi, ils n'aiment pas beaucoup ça.

Allez, on va dire que c'est votre jour de chance : pas de microfilm (on en reparlera, ne vous inquiétez pas). Vous aurez le droit d'avoir sur votre table un manuscrit tout beau. Retournez au fond de la salle et tendez de nouveau au bibliothécaire votre fiche. Il ne réagira pas. C'est en effet la seconde étape du bizutage.

Pourtant, je vous avais bien dit de ne PAS lâcher la plaque verte. Vous n'écoutez rien. Bon. Retournez la chercher à votre place.

En effet, avec la fiche remplie, il faut donner la plaque verte. C'est histoire de vérifier qu'on ne vous a pas laissé entrer comme ça, des fois que.

Retournez ensuite à votre place. On vous apportera votre manuscrit... quand on vous l'apportera. Non, il n'y a pas de temps déterminé. Cela peut prendre 20 minutes comme deux heures et demie. Pensez à prendre de la lecture.

Quand on vous apporte vos manuscrits : on vous les apporte tous en même temps. Ce qui fait que bien sûr, vous les empilez, car les tables sont fatalement limitées dans l'espace. Vous commettrez sûrement l'erreur irréparable d'en ouvrir un sur deux ou trois autres. Vous vous ferez bien engueuler et franchement, vous l'aurez bien mérité. N'essayez pas d'arguer du manque de place ou vous vous ferez définitivement exclure de la salle.

Ah oui : pendant votre journée de recherches, vous voudrez sûrement sortir pour prendre un café ou allez aux toilettes. Les toilettes existent, elles sont au sous-sol auquel on accède en allant à droite à l'entrée de la BnF (les manuscrits, eux, sont au premier étage, sur la gauche, donc à l'opposé). Vous sortirez donc de la salle. Malheureusement, vous ne pourrez jamais rentrer, sauf à parlementer un quart d'heure avec le nouveau préposé à l'entrée (encore moins susceptible de vous reconnaître que celui qui était là quand vous êtes arrivé). Car vous avez en effet oublié... si, rappelez-vous... vous avez oublié de prendre avec vous la petite fiche bristol qui est un laissez-passer de sortie temporaire, et que vous devez exhiber quand vous rentrez de votre pause-pipi. Je vous avais bien dit que chacun des trois éléments qu'on vous délivrait au début était essentiel.


Voilà, maintenant, vous êtes globalement paré. Pour sortir, sachez que vous devrez rendre votre plaque orange, on vous rendra votre plaque verte, vous passerez en présidence de salle pour que le conservateur vérifie vos petites affaires (des fois que vous ayiez tenté de piquer une enluminure) et vous délivre un laissez-passer de sortie définitive. Rendez le (avec la plaque verte à l'entrée et le fameux laissez-passer de sortie temporaire, car ils font de la récup'), sortez récupérer vos affaires dans le casier et re-rentrez avec vos affaires pour rendre la clef ... N'oubliez pas de récupérer votre carte car je vous rappelle que pour l'obtenir, c'est très difficile.


Variantes :
vous avez un microfilm . Inscrivez sa cote sur la petite fiche de commande. Tendez-la au préposé avec la plaque orange. On vous attribuera (plus ou moins rapidement, parfois il y a une liste d'attente) une place de microfilms avec le microfilm idoine et congruent. Quand vous aurez terminé avec, n'oubliez pas de récupérer votre plaque orange ! Sauf si vous avez fini votre journée, auquel cas vous pourrez demander directement votre plaque verte.

autre variante :
vous voulez mettre vos manuscrits de côté pour le lendemain : la demande se fait avec de petits papiers jaunes sur lesquels vous devez écrire les mêmes renseignements que pour la demande. Oui, votre adresse et tout le barda, exactement. Normalement, si vous faites ça bien, il y a des chances pour que le manuscrit soit encore là demain.


Autres éléments en guise de vade-mecum :

- les estampes, c'est difficile à trouver. Au second étage au fond d'une cour par laquelle on accède à une petite porte au fond à droite pas loin de la machine à café : trop facile. En revanche, il est quasi impossible d'y obtenir ce que vous demandez.
- encore plus fort, si vous franchissez cette première étape : accéder à la réserve du cabinet des estampes, un endroit où l'on examine votre bobine par une caméra avant de vous ouvrir la porte. je ne déconne pas - c'est au cas où vous auriez l'idée de piquer une estampe de Dürer représentant la bombe atomique. Là, avant même qu'on vous dise bonjour, on vous demandera sur un ton sans équivoque "ce que vous cherchez là". Au demeurant, si votre tronche leur revient, il y a des gens charmants qui n'ont pas l'habitude de voir du monde (car leurs collègues des estampes, par lesquels vous devez passer avant d'arriver là, refusent en général de vous laisser passer) et qui sont prêts à se mettre en quatre pour vous rendre service, et ce n'est pas si courant dans une institution de conservation.


Sinon, on peut toujours aller voir le trône de Dagobert au Monnaies, médailles et Antiques. Là, pas de laissez-passer. En revanche, les horaires d'ouverture sont... épisodiques.


Et si le soir même vous cauchemardez à propos d'un bibliothécaire qui vous hurle dessus pour des histoires de plaques en plastique vert et orange, sachez que nous sommes tous passés par là. Et que moi-même, il m'arrive régulièrement d'oublier ma plaque verte. On n'en sort pas.







Parfois, j'envie les copains qui bossent dans UN labo avec, en tout et pour tout, UN microscope, du papier, un crayon gris et douze tubes à essais.



lundi 3 mai 2010

Le XVIIe siècle en film. Molière, Ariane Mnouchkine, 1978.


Molière de Mnouchkine. Je vous vois arriver avec vos gros sabots : "film à profs de français".

Ouais. J'assume. En même temps, on pourrait considérer ça sous l'angle qui veut qu'avoir été engendré par des parents professeurs de lettres classiques permet de faire des découvertes précoces en terme de septième art (mais n'allez pas croire n'importe quoi, j'ai aussi vu Austin Powers au cinoche avec mon papa).



Molière de Mnouchkine, donc. Film fulgurant de beauté, un de mes premiers vrais émois cinématographiques (avant même Errol Flynn, c'est dire. Le script n'est pas bien compliqué, c'est l'histoire de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, "le baladin qui a fait le succès du théâtre français" comme dit la chanson de ce dessin animé pour enfants de profs de français.

çuilà :



(série hautement recommandable même si un peu vieillotte, mais on ne s'en lasse pas).


Molière, dans le film, est interprété du début à la fin par Philippe Caubère, ce qui implique essentiellement de ne pas avoir peur du maquillage à la truelle pour les dernières séquences sur les dernières années de la vie du grand homme. Les autres acteurs sont essentiellement des gens issus du monde du théâtre, pas très connus, sauf Roger Planchon et Daniel Mesguich qui campe un duc d'Orléans assez impayable. Mention spéciale aux rôles d'enfants et d'adolescents qui ajoutent une touche émouvante au film...







Les reconstitutions de costumes sont excellentes, soignées, léchées, comme on peut le voir. La photo et la lumière font qu'on se croit dans un tableau du plus pur style clair-obscur à la Caravage (César de la meilleure photographie et du meilleur décor, quand même). Mise en scène baroque, acteurs de théâtre jouant du théâtre dans un film sur le théâtre, amis de la mise en abyme et du jeu de miroirs, bonjour !

Si les scènes d'intérieur sont de parfaits petits tableaux baroques, les scènes d'extérieur, en particuliers celles de la période où Molière est lancé sur les chemins de France avec ses petits camarades de l'Illustre théâtre, sont parfois à couper le souffle. Je pense notamment où les comédiens courent après un décor de théâtre en pleine cambrousse. Et ça court, et ça rit, et on rit, et on a envie de participer à la folie du théâtre. Et les gondoles de Venise dans la neige, que c'est beau !

Si j'ai une grande tendresse pour ce film, c'est aussi à cause de sa grande intelligence dans la manière dont il prend en compte les rapports humains et sociaux au XVIIe siècle. Bien sûr, il fait la part aux clichés (mariages arrangés, médecins-bouchers à trognes patibulaires, bouillasse sur les chemins et Molière-qui-est-mort-en-jouant), mais on est bien éloignés de la réalité froide avec laquelle on nous décrit les hommes et les femmes de ce temps. Quelques exemples : une scène du début montre le petit frère de Molière la tête posée sur les genoux de sa mère qui le câline. Le grand frère arrive, chasse le petit frère, pose la tête sur les genoux de sa mère à son tour, se fait câliner. Arrive le père, qui a tout du gros bourgeois pas très aimable... il chasse son fils de la pièce... et s'agenouille à son tour pour poser sa tête sur les genoux de son épouse et se faire cajoler.

Une autre scène : celle où Jean-Baptiste pas encore Molière annonce à son papa (qui a toujours une trogne de bourgeois pas aimable) qu'il veut devenir comédien. Et ça s'engueule à tout va entre père et fils... et ça ne tarde pas trop finalement à aboutir à un silence gêné (passage hilarant), puis à une réconciliation - où papa finit par aider fiston à monter son affaire de théâtre.
Et enfin, la scène impayable où les collégiens élèves des jésuites (plus ou moins pilotés par des laïcs de la future Compagnie du Saint-Sacrement) font tout ce qu'ils peuvent pour pouvoir faire leur carnaval et embêter leurs professeurs.


Trois scènes qui chassent les visions froides de l'homme d'aujourd'hui qui veut absolument nous faire croire qu'avant, les gens n'aimaient pas leurs enfants, que les hommes n'aimaient pas leur femme, que les mariages dits arrangés n'étaient que des symboles de l'oppression, et que les enfants étaient prisonniers de leurs parents - et où l'Église oppressait les gens qui étaient tous très malheureux, il faut bien le dire.
Trois scènes merveilleusement émouvantes (dommage que je ne les aie pas retrouvées sur youtube, mais ça vous fera une bonne raison d'acheter le DVD) qui rendent ces hommes de l'époque classique, que l'on veut volontiers raides, tous confits dans le jansénisme et l'obsession patrilinéaire, proches, touchants, attachants.


http://www.youtube.com/watch?v=S-dJx0w6VhA&feature=related


La scène en lien ci-dessus (désolée, pas insérable) alterne avec bonheur l'évocation de l'intimité et de la sensibilité de l'époque baroque, puis les trucculentes réalités du monde du théâtre au XVIIe siècle, finalement peu différentes de celles d'aujourd'hui ("mais pousse - j'arrête pas de pousser mais ça démarre pas - mais pousse j'te dis !".

Des petits bémols, un surtout : c'est long, très long, surtout vers la fin où Molière n'en finit pas de mourir. Et on s'amuse surtout dans la première partie - en fait, la gloire, c'est beaucoup moins rigolo que la dèche et que la conquête du public. Et oui, c'est un film à profs de français, c'est-à-dire qu'il pèche légèrement par excès de pédagogisme - faut pouvoir le montrer à des élèves et qu'ils comprennent tout. Enfin, la seconde partie insiste lourdement sur la querelle du Tartuffe (comme tous les manuels d'histoire littéraire... à croire qu'il n'y a que ça d'intéressant chez Molière) et puis paf, on passe quasiment directement à la mort de notre grand homme, ce qui ajoute des lourdeurs au scénario.

Mais j'aime la grâce légère des acteurs, l'élégance des choix de lumière, de musiques et de costumes, et le soin apporté à la reconstitution du parler du XVIIe siècle. Et j'aime l'idée de me sentir proche, une fois de temps en temps, de ces hommes d'avant.



Note : paraît que c'était un des films favoris de François Mitterrand. En ce moment, je me découvre plein de goûts en commun avec notre défunt président, je trouve ça plutôt rigolo outre que ça prouve que la Mite avait de bons goûts.


lundi 26 avril 2010

Les brèves du lundi.

1. Ah, Jacqueline Maillan...



2. Pensée du jour. Avoir un mari, c'est génial. Avoir un mari qui remplit à votre place la déclaration pour l'impôt sur le revenu, c'est encore mieux.


3. Je vais finir par croire que ces brèves du lundi sont essentiellement destinées à ma propre rigolade. Encore une petite vidéo.



4. Je mets des vidéos parce que je n'ai rien d'intéressant à dire, bien sûr ! Si vous n'êtes pas content, je peux aussi vous livrer la recette de la mousse texturante pour cheveux entièrement bio et fait maison. À l'oignon et au jus de citron (et à l'huile essentielle de lavande parce que sinon, vous avez des chances de sentir le rôti pendant deux semaines). Voilà c'est fait. C'était la minute glamour. Passionnant, non ?


5. Et merci à tous ceux qui, à l'issue du post précédent, m'ont donné plein de conseils de lecture ! bonne semaine à tous !

lundi 19 avril 2010

Les brèves du lundi, c'est l'printemps.

1. C'est le printemps, qu'il convient donc de célébrer avec une chouette bronchite qui dure depuis une semaine. On peut toujours s'occuper en lisant l'excellent Meurtres en soutane de P.D. James (l'avant-dernier paru), une affaire de crimes et de suicide dans un collège théologique (un séminaire chez nos amis pas trop hérétiques les anglicans).


2. C'est pas pour me vanter mais je suis très fière de ma dernière réussite culinaire destinée à faire manger l'Époux, ma soeur, mon beauf' et mes neveux :
http://lebazardernestin.free.fr/recette%20-%20rotioignons.html


3. C'est quand même pas possible qu'il existe encore des professeurs de français qui persistent à trouver Voltaire intéressant. Il y a deux jours, j'ai dû me taper l'explication de texte du passage sur la guerre de Sept Ans dans Candide. Objectif : faire dire à une adolescente de 16 ans que ouais, l'idée de Voltaire, c'est que la guerre, c'est mal. On sent que le lycée, c'est utile.

Y'en a pas un pour piger que Voltaire et BHL, c'est le même combat ?


4. Il y a aussi (et malheureusement) des profs qui osent encore déclarer sans ambages que "Racine peint les hommes tels qu'ils sont, et Corneille tels qu'ils devraient être". Histoire de faire passer doucereusement que Corneille, c'est idéaliste, gnangnan, incohérent.
Mais ça prouve surtout que leur connaissance du théâtre du XVIIe siècle se limite à la lecture de Phèdre en 4e, et qu'ils se sont soigneusement dispensés d'ouvrir les oeuvres complètes de Corneille.

Et puis comment oser dire ça de Corneille qui, précisément, dans les préfaces de ses comédies, rappelle à ses détracteurs qu'il fait exprès de reprendre au plus près la langue du "parisien moyen" ?


5. Sur ces bonnes paroles, bonne semaine - et venez pas me dire en commentaires que vous préférez Racine à Corneille, ou je vais me fâcher tout rouge.

samedi 10 avril 2010

J'aime Princesse Soso.

Alors tout le monde va là

http://foodamour.free.fr/index.php?post/2010/04/08/Si-jamais-Luc-Chatel-passe-par-ici

et tout le monde lui met un mot gentil pour lui dire que bravo, son texte déchire tout.

samedi 19 décembre 2009

Mémoires.

Dans la série trucs improbables, des petits rigolos ont piqué l'inscription qui couronne (enfin couronnait, puisque justement, ils l'ont piquée) l'entrée d'Auschwitz, le fameux, l'innénarrable Arbeit macht frei, qui rappelle qu'en plus d'être des fachos, les nazis avaient de l'humour.

Mauvais, certes, l'humour, mais quand même. Personnellement, je n'aurais pas eu l'idée, j'aurais plutôt mis "vous qui entrez ici laissez toute espérance", mais je n'ai pas le sens du comique de situation d'un kapo.
À moins que les dirigeants d'Auschwitz n'aient pas lu Dante - hypothèse tout à fait soutenable, en somme.

Dans Le Monde, les gens se déchaînent sur l'antisémitisme et le néo-nazisme qui auraient motivé ce geste. Il faut quand même être rudement barré pour en arriver à cette conclusion. Il s'agit probablement d'un collectionneur fétichiste guilleret mais aux goûts légèrement douteux, qui a dû commanditer la subtilisation de l'élément de ferraille. En plus, ça a dû lui coûter très cher - d'autant qu'on dit que le site d'Auschwitz est très surveillé.


Quand je serai professeur, parmi les trucs que j'aimerais faire avec des élèves (des premières ou des terminales, faut pas déconner non plus), c'est de les emmener visiter Auschwitz. Du genre leur faire lire Primo Levi avant, coller deux-trois exposés vachards sur "Histoire et Mémoire", "Les lieux de mémoire", "le devoir de mémoire", et ensuite leur infliger une série de travaux au retour - parce que pour être professeur, on n'en est pas moins sadique.
Je pense qu'on peut faire faire des tas de choses intelligentes à des élèves. Des choses qui dépassent le simple stade du larmoyage et de la compassion. Qui leur fasse piger que l'histoire, c'est pas des dates à apprendre (bon même si c'est mieux de savoir que 14-18 et 39-45, hein), mais l'histoire de millions d'hommes qui ont vécu pour de vrai. Avant nous. Et que donc, cela ne nous appartient pas, donc qu'on ne peut pas l'oublier, le jeter dans les poubelles de notre mémoire.

Si je fais de l'histoire, c'est, entre autres choses, parce que le premier jour de terminale, notre professeur nous a lu, avant d'entamer le programme (qui à l'époque commençait avec les origines de la Seconde Guerre mondiale), l'extrait de La Douleur de Marguerite Duras, le passage où elle attend le retour de son mari des camps de concentration. En nous disant que faire de l'histoire, c'était plus que de la chronologie : des hommes bien réels. L'histoire a goût de chair humaine, disait Marc Bloch.

Je n'aime pas Duras et je ne suis pas devenue contemporanéiste, bien entendu. Mais je lirai aussi cet extrait devant mes classes, avec le même discours.

Et si un jour un ancien élève vient me trouver en me disant qu'il est devenu professeur parce qu'il se souvient de ce que je lui ai dit, je serai un professeur heureux.