jeudi 26 juin 2014

Games of Thrones, quelques réflexions.

Bien évidemment, j'ai une faiblesse, comme à peu près l'écrasante majorité des gens, pour la série Games of Thrones. La seule chose qui me gonfle un peu, c'est sa violence et le luxe de détails bien répugnants, les éviscérations, les décapitations, les tortures, bref, tout ce qui est très à la mode depuis quelques années. Mais à cela j'ai un remède efficace : je file dans la pièce à côté (c'est la buanderie, chez nous, du coup c'est pratique : j'évite de rendre mon repas et j'avance dans le pliage de linge propre), du coup, le problème reste circonscrit. 

Ce qui m'enthousiasme en revanche, c'est sa qualité d'illustration historique. Ne me prenez pas pour une bille non plus : je suis au courant, Westeros, en vrai, ça n'existe pas, et les dragons non plus, par ailleurs. Par ailleurs, je suis bien consciente que les types qui font les décors ont fait leur petit marché à leur sauce, genre des armures du XIVe siècle mélangées à des cabinets de plus pur style Henri II (si, dans les appartements royaux de Port-Réal, regardez bien), et des chaises curules qui n'auraient pas déparé chez Napoléon. 

Plus intéressante est la représentation de la haute noblesse dans la série. Surtout les personnages de la famille Lannister, d'ailleurs. Ils n'ont pas de chance, ceux-là, vu que ce sont les vilains méchants. Mais les vilains méchants qui, finalement, incarnent à la perfection ce qu'a pu être la mentalité noble du Moyen-âge et d'une partie de l'époque moderne. Jaime Lannister et son père sont des salauds dans l'histoire, c'est entendu. Mais enfin, ce sont des salauds nobles. Et des salauds courageux malgré tout, redoutables combattants. Ce qui justifie d'ailleurs que malgré la haine politique qu'elle leur voue, Brienne de Torth éprouve une admiration de classe à leur égard. 
Jaime Lannister, c'est Guillaume le Maréchal de Georges Duby, c'est le "meilleur chevalier du monde" (c'est souligné suffisamment souvent), aussi éclatant dans sa noblesse qu'imbu de sa personne. Oui, mais c'est tout à fait cohérent avec sa position sociale : par son excellence en tant que chevalier, par sa naissance, tout lui est dû, point final. Pour les connaisseurs, le personnage me fait penser à celui d'Herbert le Gros dans Argile et cendres de Zoé Oldenbourg : violent, en particulier avec les femmes, torturé souvent (Herbert se débat entre le plaisir qu'il éprouve à violer sa demi-soeur et sa crainte du châtiment en enfer, Jaime doit affronter l'opprobre pour avoir fait le sale boulot en tuant le "roi fou"), ils restent convaincu de leur droit à prééminer, du fait de leur naissance et surtout de leur valeur guerrière.
Le père Tywin Lannister est tout aussi racé, excellent stratège et combattant à la tête de ses troupes. Il est aussi obsédé par le maintien de sa race - et l'explique clairement à son fils contrefait Tyrion : même nain, celui-ci a sa place dans la famille parce qu'il est du même sang. Le clan prime sur l'individu qui doit avant tout tenir son rang. D'où le mépris qu'il ressent visiblement à l'encontre du petit fils dégénéré, le cruel et débile Joffrey. A mon sens, à l'encontre de Tyrion, le fils nain et débauché, c'est plus de la rage qu'il ressent, pas du mépris. Car dans une certaine mesure, Tyrion justifie sa position par son intelligence, à défaut de valeur physique. Joffrey, lui, n'a ni intelligence, ni courage.

La seule chose qui me chagrine, c'est le traitement de la question religieuse. Non parce que vouloir faire un truc médiéval sans religion, c'est juste vouloir parler de la Chine depuis 1949 sans parler de Mao (poke les candidats du bac de cette année) : dommage, et légèrement à côté de la plaque. Alors oui, y'a bien l'histoire de la prêtresse de Machinchose qui ressuscite les morts, et le personnage de Stannis Baratheon qui est à peu près aussi drôle et stimulant qu'un technocrate des années Pompidou, mais bon, ça manque quand même légèrement de blanc manteau d'églises.


Quoi qu'il en soit, je ne suis pas sûre que les scénaristes (ou l'auteur de la série) aient lu Georges Duby (encore que cette histoire d'hiver qui arrive, si c'est pas une affaire de mutation de l'an mil, qu'est-ce qu'il vous faut, peut-être ?), mais ça reste remarquablement bien foutu pour ce que c'est. Ne boudons point notre plaisir d'historien...

vendredi 11 avril 2014

Que ma joie demeure !




La dernière fois que j'ai publié... Mon Dieu, Monsieur Cadet n'avait pas un mois. Il s'en est passé des choses. De jour en jour, on a eu les bronchites, les bronchiolites, les poux (merci l'Héritier, ta mère se souviendra longtemps de ton bon coeur et de la façon dont tu partages tous tes biens), l'épuisement, quelques nuits pourries (où le plus relou n'est pas toujours celui qu'on croit, le plus petit sachant, LUI, pioncer en silence), beaucoup d'éclats de rire, l'impression de toujours recommencer, découvrir un bébé qui s'éveille, un grand frère qui houspille son cadet parce que "c'est pas encore le jour hein bébé, il faut dormir", des têtes brunes pleines de cheveux, une sortie au Jardin d'Acclimatation, encore des nuits pourries qui se dépourrissent petit à petit, une reprise du travail, un réapprentissage de la conduite, six semaines de cours, l'étonnement de l'Héritier qui explique à son père que "non, c'est pas M.-A. qui va garder mon frère, c'est Maman. - Ah mais non, Maman va au travail... - Non, c'est Papa qui va au travail" (le féminisme n'est pas encore passé par l'Héritier).


Avant de partir à la maternité, j'avais préparé un petit colis à destination de l'Epoux, qui contenait, entre autres, le DVD du spectacle d'Alexandre-Kaamelott Astier, Que ma joie demeure. Inspiré de la vie de Jean-Sébastien Bach, et qui permet à l'auteur de s'en donner à coeur joie avec ses thèmes favoris : un sujet d'histoire traité tantôt dans le grave, tantôt dans le sérieux, et surtout en musique - ainsi faut-il rappeler qu'Alexandre Astier est un musicien remarquable, qui compose les musiques de ses films. 
http://youtu.be/xOmZ4U23Y7w

Forcément, ça ne pouvait qu'être bon - et ça ne pouvait que me plaire. Déjà, un type qui arrive à faire du drôle avec de la musique du XVIIIe siècle et même un sketche sur la mortalité infantile à l'époque moderne, arriver à rendre ça touchant et même à en faire sourire, c'est un tour de force.

Donc, c'est excellent. Evidemment.

vendredi 22 novembre 2013

Marisol, Vincent et les autres.



Voilà plusieurs mois que je me demande si le gouvernement que nous avons l'honneur d'avoir est incompétent, nul ou complètement déconnecté. 

J'ai du mal à trancher, parce que ça demande tout de même une étude approfondie du problème, et que d'une façon générale, je lis assez peu les journaux d'actualités. D'une, ça me déprime ou m'énerve la plupart du temps, et de deux, c'est en général fort mal écrit. Pendant mon premier congé maternité, je regardais le journal télévisé pendant que l'Héritier faisait sa tétée du soir, mais maintenant que la télé est dans le salon du sous-sol, ça serait trop fatigant de descendre douze marches pour aller bailler devant un présentateur quelconque. Du coup, je compte sur mon mari pour me raconter les trucs importants. Mais enfin, de temps à autres, je tape dans mon navigateur Google "lemonde.fr", parce que faut pas mourir idiot.

C'est comme ça que finalement j'ai pu aboutir à l'idée que ces gens-là sont en effet complètement déconnectés de tout. En se prétendant socialistes et de gauche, ce qui est tout de même un comble. 

Le premier exemple qui m'en a convaincue est la fameuse affaire de la "réforme des rythmes scolaires". Tout le personnel enseignant est contre, ou à peu près, mais ça, le ministre s'en bat les flancs, LUI il SAIT ce qui est bon pour les élèves et l'école. L'écrasante majorité des parents râlent devant cette réforme et décrivent des gamins épuisés ou qui s'emmerdent ferme pendant les heures consacrées aux fameuses zactivités zéducatives. 
Les seuls qui en sont contents ou du moins pas mécontents sont les parents aisés financièrement ou habitant dans une commune favorisée. Forcément. S'ils voient le gamin crevé par les nouveaux rythmes, ils payeront sans souci la nounou pour quelques heures de plus, afin que le rejeton échappe aux zactivités et rentre faire la sieste. Si le gosse n'est pas crevé, il ira aux zactivités, stimulantes et bien fichues, payées rubis sur l'ongle par une commune exigeante et pas près de ses sous. 
Bref, en gros : une réforme faite par des riches pour des riches. Comme c'est étonnant.

L'autre exemple, c'est la déclaration fracassante de Marisol Touraine, qui entend lutter bec et ongles contre la surconsommation d'antibiotiques des Français. Parce que c'est vilain tout plein, depuis le temps qu'on vous dit que les antibiotiques c'est pas automatique, bon sang de bois. 
Sérieux. Sérieux, quoi. Marisol, depuis combien de temps n'es-tu plus allée chez le toubib ? Je veux dire le toubib de Monsieur Tout-le-Monde ? Non parce que moi ça fait bien des années que pour avoir des antibiotiques, je dois quasiment supplier à genoux mon généraliste, qui s'excuse humblement mais que vu comment la Sécu me flique, madame, va falloir vous en passer. La dernière fois que j'en ai eu, c'était pour une sale bronchite doublée d'une vilaine infection, il y a de ça bien quatre ans. La seule fois que mon fils en a eu en deux ans de vie, c'était pour une otite qui dégénérait au point que le loupiot avait l'oreille en sang. 
Alors ta surconsommation d'antibiotiques, Marisol, faut arrêter de la fumer. Va voir comment ça se passe chez le toubib, où tu te pointes avec une sale toux, le nez qui dégouline, les oreilles bouchées et de la fièvre à n'en plus finir, d'où tu repars avec une ordonnance pour du stérimar et du doliprane "et vous revenez si ça va pas dans une semaine". 

Genre ça serait cool de connaître la vie des gens quand on est ministre de gauche. Non ? 

jeudi 26 septembre 2013

Histoire de reprendre.



Rentrée. Nouveau métier, professeur en lycée. Nouvelle vie, nouveau salaire aussi (c'est pas qu'on travaille que pour l'argent, hein, mais quand même).

J'ai de la chance, très objectivement. Des collègues gentils et accueillants, un établissement plutôt pas mal, un proviseur et une administration au poil, une amie déjà "dans la place", des élèves pas bien méchants, un emploi du temps sans trous. Je me tape donc sans trop de râlerie l'heure et demie de bus pour y aller le matin en tombant du lit à 6h, départ 6h30. Ce qui relève de l'exploit personnel, étant donné que me lever avant 9h relève en général de la torture mentale. 

Trois semaines de cours et certaines choses me sautent cruellement aux yeux. 

D'abord, la vacuité des cerveaux des élèves qui déboulent au lycée. L'élève de seconde moyen, en histoire-géo, ne sait pas rédiger un paragraphe. N'a absolument rien appris au collège (et est capable de soutenir mordicus que non, il n'a jamais entendu parler de la guerre de 14-18, et tant pis si vous connaissez son prof de collège qui l'a, lui, pourtant bien enseigné...). Ne sait pas la boucler en cours. Et surtout, a développé un sentiment d'impunité, largement encouragé par ses parents, fondé sur la conviction d'être le nombril du monde, omniscient, génial, parfait. Et d'une manière générale, plus aucun ne sait écrire sans faute d'orthographe. Dernier paquet de copies ramassé, je n'ai jamais trouvé moins d'une quinzaine de fautes d'orthographe par élève. 

Ce qui est difficile, c'est de n'avoir aucune prise sur eux. La menace des notes ? La plupart s'en fichent assez largement. Quand on demande un devoir, en prévenant que ceux qui ne rendront rien auront zéro, vous en avez déjà qui, dès septembre, préfèrent le zéro au fait de fournir un effort, aussi minime soit-il. Idem pour les interrogations écrites sur le cours, où il suffit de réciter : moyenne de 6/20. La menace de l'exclusion ? Ils passeraient pour des héros. Certains sont collés dès la première semaine - j'ai la chance d'être dans un bahut où les sanctions ne sont pas découragées. Rien n'y fait, ils la ramènent toujours autant en cours. Que le CPE ou même le proviseur en personne leur souffle dans les bronches ne change à peu près rien. 

Bref, le système est fait pour des élèves qui seraient gentils, travailleurs, facilement effrayés par la menace d'un zéro ou d'une engueulade de la part d'un adulte. Evidemment, on rigole doucement. 

Que faire avec un élève qui arrive avec un dossier minable, mais qui est passé en seconde grâce au forcing acharné de ses parents qui invoquent la discrimination à tout bout de champ ? 
J'ai aussi un certain nombre de redoublants, pourtant loin d'être idiots à première vue, mais dont la maturité doit à peine dépasser celle de mon rejeton de 18 mois, du genre à être incapable de se taire plus de 5 secondes en cours. J'en ai un autre qui ne parle ni ne bouge en cours (béni soit-il) mais qui a passé tout l'an dernier avec une moyenne oscillant entre zéro et deux. Qu'en faire ? Tous savent parfaitement qu'ayant redoublé une première fois leur seconde, ils passeront forcément en première. 
Je les retrouverai l'an prochain. Ils seront probablement un peu moins bavards, un peu moins agités, le plomb leur entrant progressivement dans le crâne. Mais toujours aussi peu outillés. Et ils passeront en terminale. Et puis, et puis ? 
Je ne peux m'empêcher de me ronger les sangs en pensant à l'avenir de ces gosses qui ne savent même pas écrire une phrase correcte. On nous demande de leur enseigner les mutations culturelles de la Renaissance à ces jeunes gens qui ne savent pas quand a vécu François Ier, ni si c'était il y a longtemps, ni rien. L'angoisse de devoir mener un programme. Il faut voir en quatre heures un chapitre mais, compte tenu du bavardage intense à réprimer en permanence (je refuse de parler dans le bruit, et je perds régulièrement la moitié d'une heure de cours à les faire taire), il en faudra huit pour le mener à bien. Forcément, on ne fera pas tout. Quelle génération de vide sommes-nous en train de forger ? 

J'aime enseigner à ces jeunes gens. Je l'ai su dès la première minute où j'ai commencé à faire cours devant eux. Certaines classes sont chiantes comme la pluie, pourtant j'aime ce que je fais, et l'endroit où je le fais. Je me sens tellement plus utile là que dans mon ancien poste, aussi... mais que faire ? 

Vous me direz : il faut imaginer Sisyphe heureux. 



jeudi 2 mai 2013

Petit oiseau a pris sa volée.



Il grandit, l'ange de quatorze mois qui nous est arrivé un midi de fin d'hiver. Il comprend "va chercher tes chaussures", sait où les trouver, et fait le geste de les mettre. D'ailleurs, quand il veut sortir, il va les chercher dans le placard et tente de les enfiler. Il comprend "montre-moi la balle", ou "il est où ton doudou ?". Se paye allègrement ma tête en refusant son biberon du matin et en le donnant à son ours en peluche. Se débat comme un diable quand il s'agit de lui pschitter son nez bouché, au point que, seule, il n'est plus question pour moi de le maîtriser - d'ailleurs, la nounou a renoncé, m'a-t-elle dit ce matin. 

Il hurle quand on lui retire un objet manifestement dangereux pour lui mais qui a l'air super marrant. Il grimpe sur le canapé, descend, remonte, bondit, tente de ruser pour attraper l'ordinateur ou la DS. Ouvre un tiroir de cuisine, le vide et grimpe dedans comme il adore se planquer dans les cartons de couches vides dont il ne sort, finalement, qu'en valdinguant par terre, secoué de rire, entre paquets de coton, couches, habits, jouets. Il ne me dit qu'à peine au-revoir quand je le laisse à la nourrice le matin, trop pressé d'aller faire les quatre cent coups avec son copain de trois ans. 

Si grand, et si petit. Lui qui se réveille à quatre heures du matin, non plus pour hurler de faim, mais pour une raison plus floue. Je me lève en tâtonnant, le prend dans mes bras et lui dis doucement que ce n'est pas l'heure de se réveiller, qu'il faut encore faire dodo. Il est déjà rendormi dans mes bras, mâchouillant ce doudou à l'odeur redoutable malgré un lavage au moins hebdomadaire, sa petite tête reposant dans mon cou, chatouillé par ses florissantes boucles brunes. 

Si grand, et si petit. Au fur et à mesure qu'il grandit, mes peurs augmentent. La première chose à laquelle j'ai pensé quand je l'ai eu dans mes bras, c'est que j'étais fichue : plus une seconde de ma vie n'allait s'écouler sans que je ne craigne pour lui. Je crains la mort subite du nourrisson, oui, encore - quand je me réveille la nuit pour boire un coup dans la salle de bains, je vérifie par l'entrebaillement de la porte encore s'il respire. Je   crains la maladie. Je crains la mort, l'enlèvement. Je me retourne parfois des heures dans mon lit à l'idée qu'un type entre dans le jardin d'enfants et le subtilise sous les yeux de la nounou. Je pleure de rage quand il s'étale de tout son long sur le carrelage parce qu'il s'est pris les pieds dans l'anse de mon sac pas rangé. Je vérifie douze fois, le soir, que la porte d'entrée est bien fermée, et je me réveille la nuit, hantée par l'idée qu'un cambrioleur qui arriverait à l'étage par l'escalier tomberait d'abord sur sa chambre avant d'atteindre la nôtre. Je soupire de soulagement le soir quand je le retrouve après sa journée chez la nourrice, et en bonne santé le matin. Que ma mère me propose de le prendre une semaine cet été avec son cousin du même âge, je refuse tout net. Hors de question, c'est mon fils. 

Et pourtant, je ne saurais rien lui dire d'autre que "Va, vis et deviens". 




vendredi 12 avril 2013

Ce qui peut se cacher derrière une biographie de Bossuet.


L'autre jour, je lisais une biographie de Bossuet. Qui est un type intéressant, connu essentiellement sur la « réacosphère » pour avoir pondu l'inoxydable « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », scie que l'on retrouve à peu près partout à n'importe quel sujet, c'est un peu le point Godwin de la philosophie à deux balles. D'ailleurs, je me demande si, parmi tous ces blogs, il y en a qui sont capables de me citer une autre phrase de Bossuet, et Dieu sait s'il y en a des mieux – le prince de Condé à Rocroy, c'est quand même d'un autre calibre, mais passons.

Bref, sinon, Bossuet est un type intéressant, d'abord parce qu'il a vécu assez vieux, puis très vieux, donc qu'il a vu plein de choses. Ensuite, c'est un animal théologico-politique assez fascinant. L'auteur de la biographie expliquait comment le bonhomme, après s'être roulé dans le gallicanisme en poussant des cris de bonheur dans les années 1660, avait fini dans ses vieux jours par se jeter dans l'ultra-montanisme et dans l'anti-jansénisme forcené. Pourquoi ? Par conviction peut-être (après tout, y'a que les imbéciles qui changent pas d'avis, et pour le coup personne ne dira que Bossuet était un imbécile). Par envie de se remettre en selle, surtout, à un moment où il commençait un peu à taper sur les nerfs de Louis XIV, mais aussi du pape, et de tout le monde en général (car il était un peu pénible, quand même). Bref, histoire de faire parler de lui en bien.

Tout ça m'a fait penser à quelque chose qui me turlupine depuis quelques jours, à propos des dernières convulsions du mouvement anti-mariage entre personnes de même sexe.

Aussi loin que mes souvenirs remontent, Frigide Barjot, j'en ai entendu parler la première fois parce qu'avec son mari, l'innénarrable Basile de Koch, elle était régulièrement invitée à la Fureur du Samedi Soir, la gentillette émission d'Arthur où des personnalités du PAF venaient faire du karaoké. Ensuite ? Ensuite, c'est l'égérie de l'honorable mouvement Touche pas à mon pape, visant à défendre dans l'opinion les propos de Benoît XVI scandaleusement déformés du reste par les média. Et puis, plus rien d'autre, et franchement, rien ne prouve que le monde ait raté grand-chose (n'est pas Bossuet qui veut).

Soit. Mais... Quand même....

Je veux dire, quand la pasionaria du mouvement, à connotation massivement catholique-conservateur, est une nana dont le nom de scène est Frigide Barjot (qu'est-ce qu'on se marre), et dont l'un des tubes (...) est intitulé Fais-moi l'amour avec deux doigts... Qui tient plus de la demi-mondaine sur le retour ? 
Même pour rire (et c'est pas bien drôle, du reste) : ça rime à quoi ? C'est une blague, en fait ? Ou alors elle n'a vraiment trouvé que ça pour faire parler d'elle ? Elle manque tant que ça de notoriété ou de fric ? C'est la crise de la cinquantainte ?

Enfin. Comme disait le philosophe contemporain, Est-ce que ce monde est sérieux ?




vendredi 22 février 2013

Chargez !



J'ai assez peu de sympathie personnelle pour l'ancien président de la République. D'abord je n'ai pas l'honneur et l'avantage de le connaître, alors si ça se trouve il est en fait vachement sympatoche, et si ça se trouve c'est une peau de vache dans le privé. Mais en fait, je m'en fiche. Ce que j'aime bien, en revanche, c'est sa capacité à refiler de l'urticaire à tout un tas de gens qui se tortillent de rage dès qu'ils entendent prononcer son nom, et qui considèrent que Sarkozy c'est à peu près comme Hitler en pire. Je suis toujours en joie quand je vois des gens se ridiculiser, en fait. 
Sarkozy m'a aussi étonnée par sa capacité à cristalliser toutes les haines et les rancoeurs du milieu bobo. C'est quand même un tour de force, de réussir ça aussi bien en si peu de temps. 

Bref, le personnage m'étonne. 

C'est pour cela que j'étais très intriguée par le film sorti il y a quelques années, La Conquête, de Xavier Durringer, qui raconte comment Sarkozy est devenu président en 2012. Si j'ai bien compris, le film a eu un succès d'estime de la part de la critique, mais a souvent été descendu en flèche car il n'était pas assez critique sur le personnage. Entendez qu'il aurait probablement fallu le représenter en tueur de chatons depuis sa plus tendre enfance. 

Ce qui est étonnant dans ce film, c'est d'abord bien évidemment les performances des acteurs. Bernard Le Coq en Chirac, Samuel Labarthe en Villepin tout à fait délectable. On s'amuse à reconnaître Frédéric Lefebvre, Rachida Dati, Claude Guéant et toute la bande. Denis Podalydès est comme d'habitude parfait, mais là il est en plus perfectissime (ça se dit ? ça sonne bien en tout cas). Il est le personnage, son intonation, ses gestes, son look, tout.  Les dialogues sont ciselés, c'est le festival des bons mots. 

Et surtout, il y a le personnage de Sarkozy. Qui apparaît comme l'outsider, celui qui déboule comme un chien dans un jeu de quilles. Celui qui refuse de jouer le jeu du club des énarques et se bat à sa manière, avec ses convictions et un sens redoutable de ce qui marche et de ce qui ne marche pas. Celui qui a son franc-parler à l'emporte-pièce et s'en sert pour moucher avec aplomb les emmerdeurs. Un homme qui n'a qu'une faiblesse, sa femme, à la fois redoutable conseillère et cracheuse dans la soupe, qui pousse son mari à agir puis se plaint de son agitation et en profite pour le plaquer au moment opportun - portrait très réussi d'une pauvre petite fille riche, mais aussi épuisée par son pénible mari qui l'agrippe par le bras et la fait marcher à cent kilomètres heures. 


Bref, j'ai été enthousiasmée par le film. Mais si les mauvaises critiques me gènent profondément, ce n'est pas parce qu'elles trouvent le film mauvais - chacun ses goûts, hein. Non, ce qui est gênant, c'est le côté "c'est nul parce que ça ne démolit pas assez Sarkozy". Un peu comme Habemus Papam avait été démoli par les bobos parce que Nanni Moretti n'en avait pas fait un brûlot anti-papauté. Comme s'il y avait des sujets où il fallait forcément être positionné dans un sens ou dans l'autre. Comme si l'objectivité était impossible. Comme si on ne pouvait pas simplement aimer le cinéma parce qu'il nous raconte des histoires, comme s'il fallait toujours donner la charge.